Mélanie Fazi

“Dialectique de la pop” (Agnès Gayraud)

(Cet article est initialement paru sur Le Cargo. Pour ceux que le sujet intéresserait, l’ensemble de mes chroniques pour le webzine est accessible ici.)

De cet ouvrage théorique d’Agnès Gayraud (évoquée jusqu’ici dans nos pages pour son travail sous le nom de La Féline), nous ferons ici une chronique plus superficielle et sans doute un peu moins rigoureuse qu’il ne le mériterait. Ce qui, en creux, reflètera surtout notre expérience personnelle de lecture – ou de première lecture, devrait-on dire, car il semble aller de soi, au moment de refermer ce livre, que nous sommes loin d’en avoir terminé avec lui. Ce n’est pas le genre d’ouvrage dont on se débarrasse sitôt achevé, mais l’un de ceux que l’on garde en bonne place sur son étagère pour revenir y piocher plus tard.

Réflexion et candeur

Au commencement, Dialectique de la pop intimide. Une chronique radio exprimait récemment (tout en saluant l’ouvrage comme « une somme » incontestable) la possibilité de passer à côté de certains aspects si l’on ne possède pas les clés nécessaires, sur un plan musical (ce qui ne fut pas notre cas) ou sur le plan du raisonnement théorique – qui nous a effectivement donné un peu plus de mal, principalement par manque de familiarité avec ce type d’ouvrage. Cela étant, il existe autant de façons d’aborder ce livre qu’il y a de lecteurs. Plutôt que de suivre rigoureusement le cheminement théorique qui le structure, nous avons préféré nous laisser porter par la lecture, picorer tel passage, telle idée, telle anecdote au gré des envies, quitte à revenir creuser le sujet plus tard.

On ne prétendra pas avoir appréhendé chaque ligne de chaque page d’un ouvrage aussi dense et volumineux, mais cette densité même force le respect – on n’ose imaginer la quantité de travail qu’il a dû nécessiter. C’est aussi qu’on sent ce livre nourri de l’expérience et du savoir amassés au fil des ans par quelqu’un que le sujet passionne depuis toujours. Tour à tour philosophe, musicienne et chroniqueuse musicale pour Libération, Agnès Gayraud s’applique depuis longtemps à démonter une idée reçue qui voudrait opposer l’étude théorique d’une forme d’art ou de divertissement et le plaisir plus viscéral qu’elle nous procure. On peut tout à fait, disait-elle déjà à travers les albums de La Féline, réfléchir sur la pop tout en la pratiquant avec une candeur et une passion intactes. Idée qui traverse ce livre comme un fil conducteur : on se trouve ici face à un ouvrage érudit où un amour profond et contagieux pour la musique suinte à chaque ligne.

Un art de paradoxes

Dialectique de la pop se présente comme une réponse aux théories de Theodor W. Adorno, philosophe et musicologue allemand du XXème siècle auquel Agnès Gayraud consacra sa thèse et qu’elle évoque ici sous l’amusant surnom de « hater hyperbolique », convaincu qu’il était de la médiocrité intrinsèque du format pop. À l’austérité de la vision d’Adorno, elle en oppose une autre faite de rigueur mais aussi de bienveillance et de générosité. Une vision dépourvue de tout élitisme, qui brasse un spectre musical très large : du flamenco à la musique cajun, de Rihanna à La Nòvia, de Joni Mitchell à Method Man, de Van Halen à Kurt Weill. Les artistes ne sont pas cités ici en fonction de leur importance objective dans l’histoire de la musique, mais de ce qu’ils illustrent de la réflexion en cours. L’ouvrage brosse un portrait de la pop en l’abordant à travers des questions esthétiques, historiques ou plus techniques : ici la façon dont l’enregistrement (et non pas l’écriture elle-même) fixe une œuvre pop comme version canonique ; là le difficile équilibre entre quête de sincérité et soif de succès ; ailleurs le paradoxe illustré par la chanteuse de country Loretta Lynn dont les chansons se nourrissent de son histoire de fille de mineur alors même que le succès l’en éloigne (ou le « paradoxe du hillbilly » auquel se heurtent certaines œuvres folk et qui donne son titre à l’une des parties les plus intéressantes du livre). Les questions de l’authenticité, de la part de naïveté ou de cynisme, du rapport au progrès et à l’histoire même du format, sont quelques-unes des nombreuses facettes évoquées ici.

L’expérience de lecture de chacun dépendra évidemment de son propre lien avec les musiques évoquées ; ainsi votre matelote aura-t-elle particulièrement apprécié les références à ABBA qui reflètent son propre rapport ambivalent à leurs chanson. Chez un groupe longtemps considéré comme ringard puis remis plus tard au goût du jour, comment dissocier la part de nostalgie embarrassante liée à nos souvenirs d’enfance, et la part d’appréciation plus objective de leurs morceaux ? Quelques-uns, nous dit Agnès Gayraud, survivent au regard critique de l’adulte en conciliant les deux (et de citer « The Winner Takes It All » sur laquelle nous la rejoignons).

Désir de transmission

Mais trêve de digression. Ce que nous retiendrons de cet ouvrage peut-être encore plus que le reste, c’est cet enthousiasme qui nourrit constamment la réflexion. Une approche aussi éloignée de celle d’Adorno qu’on puisse imaginer : ici, jamais de haine ni de mépris, mais un amour profond pour la musique et un désir sincère de transmission. On quitte ce livre avec l’envie furieuse d’aller découvrir quantité de morceaux que nous ne connaissions pas (de Beyoncé à Teenage Fanclub), puis de relire les passages qui leur sont consacrés. C’est un livre vers lequel on reviendra, sans aucun doute. Pour y piocher des anecdotes, pour mieux y cerner la réflexion globale qui nous a un peu échappé en première lecture. Et pour se laisser gagner par ce plaisir, cet appétit de musique, qui imprègnent chaque phrase et ravivent un peu le nôtre.

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“Grant & I” (Robert Forster)

(Cet article est initialement paru sur Le Cargo.  Pour ceux que le sujet intéresserait, l’ensemble de mes chroniques pour le webzine est accessible ici.)

 

C’est l’histoire d’un groupe pour qui rien n’a marché – ainsi pourrait-on, en schématisant à peine, résumer Grant & I. Un groupe capable d’écrire des chansons inoubliables, de celles qui vous marquent à vie, mais qui, par malchance, par mauvaises décisions, par incapacité à se plier aux demandes absurdes de l’industrie musicale, n’a jamais obtenu le succès auquel il pouvait légitimement prétendre. À la sortie du best of Bellavista Terrace en 1999, Robert Forster ironisait déjà en écrivant : « Ce disque aurait dû s’appeler Greatest Hits, sauf que nous n’en avons jamais eu aucun. »

La lecture de Grant & I est teintée d’une tristesse diffuse. Parce que l’on sait très bien comment se termine l’histoire : par la mort soudaine de Grant McLennan en 2006, qui met un terme brutal à la carrière du groupe alors même qu’il semblait promis à une forme de renaissance, après s’être séparé une première fois puis reformé à l’aube des années 2000. Mais aussi parce qu’une profonde impression de gâchis imprègne le récit. Nous ne sommes pas ici dans une de ces success stories qu’affectionne tant la mythologie du rock, dans laquelle tout artiste aussi méritant qu’obstiné finit par obtenir gloire et reconnaissance. Ce que raconte Robert Forster à travers sa rencontre avec Grant McLennan et de la création des Go-Betweens, c’est le versant le plus tristement banal de l’histoire de la musique, celui que connaissent tant d’artistes de talent. Une suite de rendez-vous manqués, de coups de malchance, d’ambitions tâtonnantes, de galères financières et d’incompréhensions face aux exigences d’une industrie qui ne demande pas tant aux artistes de se montrer sincères que de rentrer dans un moule étroit censé garantir le succès.

Fondé en 1977 à Brisbane où Forster et McLennan se sont rencontrés étudiants, le groupe erre d’Australie en Europe, de Londres à New York et Paris, cherchant les occasions sans savoir comment les provoquer, se voit ballotté de label en label, se prend des murs et affine sa voix, ses voix plutôt : seul maître à bord au départ, Robert Forster est sincèrement surpris lorsque son ami, auquel il a lui-même appris à jouer, se révèle un songwriter précieux dont la patte complète magnifiquement la sienne. Dans un passage touchant, il s’étonne de voir soudain son vieux copain de fac pondre un superbe « Cattle and Cane » dont il ne l’imaginait pas capable, inspiré par son enfance dans la campagne australienne. Ses chansons dévoilent une mélancolie que personne ne lui connaissait.

Grant & I, dans sa première partie qui évoque la jeunesse de Robert Forster à Brisbane, commence par décevoir légèrement. On peine au départ à entrer dans le récit, sans bien savoir si cette barrière tient à l’écriture – élégante, ironique et souvent drôle, mais distanciée – et à nos attentes formatées par la lecture d’autres mémoires de musiciens, ou si c’est Forster lui-même qui cherche sa voix et la juste façon de retranscrire ses souvenirs. Lorsqu’il relate leurs premières galères dans le monde de la musique, on est parfois frustré de le voir entrer si peu dans les détails – s’il raconte au détour d’une phrase que Nick Cave et Rowland Howard, à l’époque de Birthday Party, ont été leurs colocataires à Londres, il change aussitôt de sujet sans développer.

On comprend ensuite que c’est là, précisément, la voix du Robert Forster que l’on admire tant, celui que l’imagerie du groupe a figé dans le rôle d’un dandy un peu précieux à la plume cynique et littéraire, là où Grant McLennan serait plus terrien, plus en phase avec ses émotions – une idée reçue que le livre vient balayer à plusieurs reprises. De la même manière que la voix de Patti Smith chuchote à notre oreille pendant la lecture de Just Kids, c’est bien le Robert Forster des Go-Betweens qu’on retrouve ici dans chaque mot. Et l’absence de glamour dont il pare les anecdotes, pour surprenante qu’elle soit, brosse un tableau très réaliste de ce que peut être la vie d’artistes pour qui le succès n’arrive jamais. On éprouve un pincement lorsqu’il évoque la tension des années londoniennes où le groupe ne peut jamais mettre la musique en pause pour prendre des vacances, car ils n’en ont pas les moyens financiers – alors qu’ils viennent de sortir Liberty Belle and The Black Diamond Express et préparent Tallulah, c’est-à-dire au moment où ils ateignent pleinement leur maturité créative. Toute aura mythique que l’on pourrait associer aux Go-Betweens se voit ici sérieusement mise à mal.

Peu à peu, nos réserves initiales se dissipent et le livre devient passionnant. Sans doute nos impressions de lecture seront-elles liées à notre relation personnelle avec la musique du groupe ; découvrir la petite histoire d’un album qu’on a usé jusqu’à la corde apporte toujours une perspective intéressante. Ainsi apprend-on que l’aspect bancal de Tallulah (album toutefois plus attachant que Forster ne semble le croire) témoigne de frictions avec des producteurs cherchant à imposer des choix qui contredisent ceux du groupe – nous sommes dans les années 80 où claviers et boîtes à rythme deviennent « le » passage obligé pour être dans le coup, sous peine de créer une musique perçue comme ringarde. On découvre également que Robert Forster a mis des années à être satisfait de 16 Lovers Lane (pourtant unanimement perçu comme leur album le plus incontournable) car sa pop mélodieuse était à des lieues des ambitions plus rock de leurs débuts. On en apprend davantage sur les interactions (et tensions) au sein du groupe, notamment avec la batteuse Lindy Morrison et la violoniste Amanda Brown qui deviendront respectivement les compagnes de Forster et de McLennan. L’origine ou le sens caché de bon nombre de chansons nous est dévoilé en cours de route – si le sublime « Quiet Heart » de Grant McLennan est adressé à Amanda Brown, tout imprégné de l’euphorie du début de leur romance, « Twin Layers of Lightning » évoque la relation de plus en plus orageuse entre Robert Forster et Lindy Morrison, qui se sépareront peu après.

La dernière partie du livre est peut-être la plus prenante, mais aussi la plus poignante. Quelque chose semble se dénouer dans l’écriture de Robert Forster, et une émotion nouvelle affleure entre les lignes. La séparation du groupe en 1989, pour évidente qu’elle ait semblé aux deux amis, fait voler en éclats le couple que formaient Grant McLennan et Amanda Brown ; lui ne s’en remettra jamais vraiment. Ce que Forster dépeint alors, c’est la fragilité qu’il découvre chez son partenaire, sujet dès lors à de profonds accès de dépression, mais aussi une intimité nouvelle entre eux ; ils étaient le genre d’amis qui partagent tout sans jamais vraiment se livrer. Tout ce qui suit, l’évocation de leurs carrières solo, de leur reformation grâce aux Inrockuptibles, des magnifiques albums qui naissent alors, se teinte d’une inquiétude constante pour Grant, presque une forme de tendresse, mêlée de cette sévérité que les vieux amis qui se connaissent par cœur ont parfois l’un pour l’autre.

Mais c’est aussi qu’à ce stade du récit, un compte à rebours est enclenché. Le lecteur et le narrateur le savent, mais pas les protagonistes : Grant McLennan n’a plus que quelques années à vivre. Les promesses qui s’ouvrent au début des années 2000, la reconnaissance d’un nouveau public, les albums peut-être encore plus beaux que ceux d’avant la séparation, tout ça prendra brutalement fin. Il n’y a plus de distance ici, rien que de la tristesse et cette impression, là encore, de gâchis. Grant McLennan qui était une figure élusive dans la première partie du livre prend alors une autre dimension, celle d’un homme qui a vécu dans une fuite en avant perpétuelle et qui s’est lentement, discrètement, autodétruit. Une image assez peu conforme à celle que l’on pouvait avoir du personnage – j’avoue avoir été stupéfaite, et un peu remuée, d’apprendre qu’au moment du concert en duo absolument magique de juin 1999 au Divan du Monde, où l’occasion me fut donnée, avec un groupe de fans, de discuter longuement avec Grant, il se trouvait en pleine dépression suite à une rupture, lui qui m’avait semblé alors si calme et si serein, si accueillant.

Grant & I est un livre avant tout réservé aux fans des Go-Betweens, qui donne une furieuse envie de se replonger dans leurs albums, même ceux qui nous ont moins convaincus de prime abord (pour ma part le troisième et dernier d’après la reformation, Oceans Apart). C’est une lecture qui demande un peu de persévérance dans sa première partie mais vous en récompense largement ensuite. Elle nous rappelle que l’histoire des Go-Betweens ne ressemble à aucune autre, aucune de celles que nous lisons dans les livres sur les mythes du rock – en même temps qu’elle ressemble à celle de beaucoup trop d’autres artistes qui se sont cassé les dents sur les réalités de l’industrie du disque. C’est peut-être aussi dans cette dimension-là, cette banalité un peu sordide, que le livre est le plus marquant. Ces mythes-là sont trompeurs et il est bon que des voix comme celle de Robert Forster viennent régulièrement nous le rappeler.

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De la pesanteur de l’été

Un été à Houston, 2013

Je ne sais comment écrire l’été sans tomber dans la plainte, mais je tourne autour de cette idée depuis début juillet. Peut-être parce que ma parade contre l’été 2017 a consisté à rédiger un livre, la seule chose qui m’apaisait alors. Peut-être parce que j’aimerais recommencer, et que l’écriture me manque et se refuse à moi. Ou parce que j’ai pris le pli, ces derniers temps, de poser des mots sur les incompréhensions, le décalage, toutes ces choses qui vous gâchent parfois la vie sur la base de malentendus tenaces. C’est, je m’en aperçois aujourd’hui, une constante de ma vie entière. Et si elle ne m’a pas affectée autant que la question de mon orientation sexuelle si compliquée à définir et assumer, ma détestation de l’été figure tout en haut de cette liste de décalages compliqués à vivre. Entre parenthèses, les publicités qui mettent en avant le fait de se distinguer de la masse me font toujours ricaner ; de toute évidence, elles émanent de personnes qui ne savent pas ce que c’est de vivre hors d’une norme quelconque. Autrement, ils ne le vendraient pas comme quelque chose de souhaitable. Ceux qui sortent du rang ne rêvent souvent que d’y rentrer.

Ce décalage-là aussi, j’ai mis longtemps à le formuler. C’est qu’on nous vante avec une telle évidence la douceur indéniable de l’été contre la nécessaire tristesse de l’hiver. Au point qu’elles imprègnent le langage de tous les jours : l’hiver et la nuit symboliseront tout ce qu’il a de sombre et de d’angoissant dans l’existence, là où l’été serait la renaissance, le repos, une promesse de bonheur. Moi qui aime tant la nuit et goûte plutôt l’hiver, je ne sais que faire de ce biais de langage. L’histoire familiale veut que, petite fille, j’aie déjà détesté l’été, me réjouissant lorsqu’il pleuvait car je pouvais rester à l’intérieur pour lire et dessiner. Une anecdote qu’on raconte en riant, comme la preuve d’une petite excentricité personnelle. Je me suis retrouvée face à ce même rire bienveillant l’an dernier quand j’ai tenté d’expliquer à des gens ce que je venais à peine de comprendre : ma « déprime saisonnière » à moi, ce n’est pas l’hiver mais l’été. Quelle idée, me disait ce rire, de ne pas aimer l’été ! Ce n’était pas méchant, mais ce rire m’a blessée. Comme chaque fois qu’on tente de faire part d’un vrai malaise ou d’une angoisse et que la personne en face le balaie sans vraiment écouter. Ce n’est pas simplement que l’été me déplaise, c’est qu’il est pour moi une agression constante. Son approche m’angoisse terriblement chaque année et je ne revis que lorsque vient septembre.

5% de la population, ai-je découvert, sont sujets à cette « déprime »-là, ce qui va un peu au-delà de la petite bizarrerie personnelle. Je n’aime pas ce terme de déprime qui ne reflète en rien l’expérience ; il convoque trop l’image du petit coup de blues passager qu’on peut secouer en sortant se changer les idées. L’été m’est avant tout une sensation physique. Un malaise constant, une irritation permanente, une fatigue insidieuse, l’impossibilité totale d’être détendue, reposée. Tout mon corps me crie que quelque chose n’est pas normal. La lumière est agressive, alors qu’elle m’est si douce au printemps ; les nuits que j’aime tant sont trop courtes. Les heures d’ensoleillement chamboulent mon horloge interne et c’est sans doute, j’imagine, ce qui me rend insomniaque chaque été. Il n’est pas rare que je voie se lever le soleil sans avoir fermé l’œil, surtout depuis que j’ai pris le pli de me décaler pour travailler la nuit ; les matinées, les soirées sont plus agréables, c’est le gros de l’après-midi qui m’étouffe. Le malaise s’installe pour de bon vers midi ; parfois, il disparaît vers 19h. Et parfois il s’attarde jusqu’au bout de l’insomnie.

Le mot le plus juste que j’aie trouvé récemment pour qualifier l’été, c’est l’impression d’évoluer dans un environnement hostile. Le bras-de-fer dure deux mois entiers. Bien sûr, il y a parfois des moments doux. Il y a eu, cette année, quelques joyeux apéros entre amis, une heure magique passée à traverser Paris de nuit, d’Opéra à Pigalle, avec l’impression de redécouvrir les lieux, un après-midi en famille à la plage loin de la canicule, une séance avec une amie photographe pour refaire des portraits avant la sortie de mon livre ; et mon impatience à revoir très bientôt la mer m’apprend que tout n’est pas indésirable en été. Mais ces moments-là, j’ai toujours l’impression de les grappiller malgré l’été plutôt que grâce à lui. Des bouffées d’oxygène avant de se retrouver à nouveau aspiré sous l’eau.

Un été en Italie, 1979 (c) Georges Fazi

Un article paru récemment dans Slate m’a semblé mettre des mots intéressants sur ce phénomène-là. S’il passe un peu rapidement sur l’aspect physiologique, qui paraît central dans mon expérience, il détaille de manière intéressante les mécanismes sociaux qui peuvent pousser à détester l’été : le bonheur imposé, les images de carte postale compliquées à reproduire dans la réalité, le décalage parfois entre ce bonheur affiché partout et une situation personnelle difficile, de la même manière que l’euphorie associée aux fêtes de fin d’année accentue chez certains l’impression de solitude. Que des inconnus souhaitent machinalement « bonnes vacances » aux gens qu’ils croisent sans savoir s’ils en prennent réellement m’a toujours dérangée : tout le monde ne part pas, tout le monde ne le peut pas. Il suffit d’un bouclage en retard, d’un problème financier, d’un pépin quelconque ; peut-être y suis-je plus sensible parce que, pour mes collègues auteurs, traducteurs ou dessinateurs, l’été est parfois davantage synonyme de rattrapage de boulot en retard que de coupure et de repos.

Et puis il y a l’absence des autres. Les amis qui s’en vont tout l’été et dont on est sans nouvelles, les activités qui s’arrêtent, les cafés où l’on aime travailler qui ferment en août. Et depuis quelques années pour moi, la fin de la saison des concerts, autour desquels gravite une des parties les plus agréables de ma vie sociale. Pas tant pour la musique elle-même que pour les gens que j’y côtoie, les discussions, les apéros, les afters qui succèdent parfois aux concerts et qui me manquent tellement l’été.

La saison des photos de vacances des autres sur les réseaux sociaux me place face à ce paradoxe : je me réjouis d’avoir des nouvelles de mes amis et de les voir heureux, en même temps que je reçois en pleine figure ce qui nous sépare. Quand je serai heureuse de les revoir, eux seront déprimés d’être rentrés, débordés par le travail, et il faudra un moment avant qu’on ne se retrouve vraiment. Mais surtout, l’ambivalence de ma réaction face à ces images de plages et de piscines me frappe : l’envie d’être eux, d’être avec eux, en même temps qu’un profond malaise face à l’image, parce que cette lumière hostile y figure aussi et m’étouffe à distance, parce que ces moments me sont presque aussi inimaginables que peut l’être l’envie de couple, quelque chose que tant de gens partagent comme une évidence et qui m’est étranger. L’idée, tout simplement, que la vie puisse être belle et douce pendant ces deux mois-là. L’été a le don de faire ressurgir de vieilles angoisses irrationnelles que je m’efforce de tenir à distance : peur de la solitude, de l’abandon, du décalage, de ne pas être en phase avec les autres. Elles reviennent chaque année de manière cyclique et systématique, alors même que j’ai conscience de leur absurdité. Sauf qu’en parler récemment m’a appris que d’autres gens, assez nombreux, ressentent aussi ces choses-là. Ça ne tient pas l’été à distance, mais c’est une forme de réconfort. Au minimum, ça nous permet de râler ensemble. C’est déjà ça.

Alors chaque année je cherche les solutions à tâtons : partir, ne pas partir, avancer le travail ou déplacer ce malaise ailleurs, vivre plutôt la nuit, chercher à qui rendre visite, où partir, avec qui (et souvent se heurter à des problèmes de travail en retard, de paiements qui tombent mal, de dates qui ne coïncident pas avec celles des autres, puis laisser tomber par lassitude, parce que lutter contre l’été m’a pris toute mon énergie). Compter les jours, se dire que ce ne sera pas si long, se projeter dans les bons moments qu’apportera la rentrée. Les amis reviendront. Mon livre sortira. Les concerts reprendront. La vie recommencera. Nous sommes déjà début août ; plus qu’un petit mois. Encore un très long mois.

 

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Une relique d’écriture

C’était il y a vingt ans, passés en un clin d’œil. Une récente visite de la collection de manuscrits de la BNF, sur l’adorable invitation de Catherine Dufour, m’a rappelé l’existence de cette relique soigneusement conservée depuis. Un cahier d’écolier à carreaux, rempli d’une écriture que je reconnais à peine – je m’entraînais à la modifier pour la rendre moins brouillonne, j’y ai renoncé peu après à la faveur du traitement de texte. Deux dates y figurent à l’encre noire, au début et à la fin du texte. Il fut commencé le 6 juillet 1998 et terminé le 19, soit treize jours, bien plus que je n’en prends désormais pour rédiger le premier jet d’une nouvelle.

L’été 1998, période de transition, de canicule, de concerts et de promenades dans un Paris adoré que j’habitais depuis un an. La fin des études, le début d’une période de chômage, de petits boulots et d’incertitude. J’écrivais depuis environ quatre ans mais au cours de cette année de DESS de traduction littéraire pour laquelle je m’étais installée à Paris, j’avais quasiment cessé ; le regard porté par mes professeurs sur la littérature, et toute cette année passée à travailler pour ainsi dire les mains dans le cambouis, m’avaient sans doute intimidée

Mais pendant cet été-là, une nouvelle est née. Elle s’appelait « Le Nœud cajun ». Quand je la relis aujourd’hui, elle me rappelle les goûts qui étaient alors les miens. J’écoutais Nick Cave, Tarnation et Sixteen Horsepower ; elle en garde des traces visibles de moi seule. Je rêvassais de ce Sud mythique des États-Unis découvert dans les livres et films ; son versant littéraire chez Carson McCullers ou gothique chez Poppy Z Brite, dont ce texte porte résolument la marque (celle des Contes de la fée verte en particulier). J’avais eu envie, par jeu, de m’essayer à ces ambiances moites et lourdes, et tellement visuelles. Une image était née à l’écoute d’une chanson de Tarnation : un homme, Eugene Ellis, assis devant chez lui, par un été de canicule, l’expression sévère et le fusil à la main. Il attend quelque chose ou quelqu’un. Un drame est arrivé. Tout est parti de là : de l’envie de savoir moi-même ce qui avait bien pu se dérouler sous le toit de cette petite maison perdue dans la campagne, dont les habitants s’isolaient soudain. Quelque chose d’affreux, forcément ; mes goûts me portaient encore vers ce fantastique-là.

C’est le dernier texte que j’ai jamais écrit à la main ; c’est aussi le premier que j’ai vendu, trois mois plus tard. J’avais senti intuitivement en le rédigeant que quelque chose s’était dénoué en moi, sans doute nourri par le travail sur l’écriture effectué tout au long de cette dernière année d’études. Les mots coulaient différemment et sonnaient plus nettement. Je prenais un plaisir immense à les agencer, puis à les relire à haute voix. Si je me replonge dans cette nouvelle aujourd’hui, je la trouve un peu naïve dans sa vision du monde, un peu tape-à-l’œil dans ses effets ; mais je sais qu’à sa façon, elle fonctionnait plutôt bien. Deux ans plus tard, en juin 2000, elle paraissait dans l’anthologie De minuit à minuit et commençait à m’ouvrir des portes. Je n’oublierai jamais l’euphorie absolue de cette soirée d’octobre 1998 où j’ai trouvé sur mon répondeur le message de l’anthologiste Daniel Conrad m’apprenant qu’il souhaitait publier ce texte ; c’est un de ces moments qui font qu’une vie bascule. On croit, sur le moment, que cette première publication est une fin en soi. En réalité, c’était le début d’une longue histoire. Il y a vingt ans cet été, j’ai appris à écrire. Vingt ans plus tard, j’apprends toujours.

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Jessica Jones, saison 2

(Cet article est initialement paru sur Le Cargo.  Pour ceux que le sujet intéresserait, l’ensemble de mes chroniques pour le webzine est accessible ici.)

Lancée en 2015 par Marvel et Netflix, quelques mois après leur superbe Daredevil, la première saison de Jessica Jones témoignait d’une même volonté d’inscrire les histoires de super-héros dans un cadre urbain contemporain et, surtout, résolument réaliste – ce qui peut sembler paradoxal sur le papier mais donne parfois, comme dans ces deux séries, des résultats brillants et passionnants. Le succès de la première saison reposait surtout sur son héroïne, qui incarnait une sorte de pendant féminin au vieux stéréotype du privé esquinté par la vie qui jure, picole et castagne à tout va. Une héroïne marquée par son passé, dotée d’un tempérament explosif et d’une force surhumaine, magnifiquement incarnée par une Krysten Ritter qui crevait immédiatement l’écran. Le succès de la première saison reposait également sur son affrontement avec son ancien bourreau Kilgrave, terrifiante figure d’histrion possédant le pouvoir de contrôler la volonté d’autrui et un caractère d’enfant gâté qui ne supporte pas qu’on lui résiste, rôle profondément malsain dans lequel David Tennant s’en donnait à cœur joie.

Si la série était prenante dès les premiers épisodes, on pouvait lui reprocher parfois une certaine complaisance dans l’étalage d’atrocités commises par Kilgrave. L’ensemble n’avait peut-être pas une tenue aussi irréprochable que la première saison de Daredevil, mais le personnage de Jessica exerçait une fascination tenace, et la saison avait le mérite d’aborder sous un angle glaçant le thème de la violence que certains hommes peuvent infliger aux femmes dès lors qu’elles sont en leur pouvoir. L’orientation résolument féministe de la série créée par Melissa Rosenberg ne fait que se confirmer dans cette nouvelle saison magistrale, qu’il nous sera difficile de vous présenter sans trop en dire. Essayons toutefois.

L’affaire Kilgrave étant bouclée, voilà Jessica amenée à se repencher sur une page trouble de son histoire : sa disparition survenue entre l’accident qui a coûté la vie à son frère et à ses parents, et son réveil à l’hôpital, vivante mais transformée, désormais dotée d’une force surnaturelle. Elle sait avoir servi de cobaye à une expérience ; elle sait quel organisme en est responsable et compte le faire payer. Pour ce faire, il lui faut entrebâiller une porte solidement fermée sur une zone floue de sa mémoire. Bien évidemment, elle ouvrira ce faisant une boîte de Pandore – mais pas celle que l’on pourrait attendre au départ. Personnages devenus super-héros malgré eux, savants fous modernes, expériences illégales… on croit avancer en terrain balisé. Rien n’est plus faux, car cette saison nous emmène très loin de ce qu’elle semble promettre dans ses premiers épisodes, et c’est là que réside sa force. Un élément imprévu apparaît, qui nous est montré assez tôt sans que l’on comprenne ce que l’on vient de voir, et qui prendra toute la place à mi-saison en bouleversant radicalement l’existence de Jessica et les enjeux de l’intrigue.
Démons et tragédie

Loin du feu d’artifice constant de la première saison, celle-ci prend son temps pour disposer les éléments qui serviront de base au récit. La forme est cette fois celle d’une tragédie : les personnages sont en proie à des forces qui les dépassent et, le temps qu’ils comprennent ce qui est en train de leur arriver, il est déjà trop tard. Comme toute tragédie, celle-ci est profondément humaine, et douloureuse pour cette raison même. Outre la finesse de l’écriture, ce qui impressionne le plus ici, c’est la justesse du développement des personnages (qui rappelle parfois, sur ce point, les grandes heures des dernières saisons de Buffy). Tous sont en proie à des démons qu’ils peinent à contenir (addiction, poids du passé, peur de la mort, ambitions contrariées), tous tâtonnent dans le noir sans jamais bien savoir s’ils vont s’entraider ou se détruire. Chacun est trop prisonnier de sa propre histoire pour entrer pleinement dans celle des autres. Ils sont crédibles parce qu’imprévisibles – et, si l’intrigue recourt parfois à des schémas narratifs ultra-connus, elle reste prenante et poignante tout du long, constamment sur le fil, tant le chaos intérieur des protagonistes peut la faire basculer dans un sens ou dans l’autre. On frôle parfois l’exagération dans les rebondissements mais, là encore, les personnages font tout passer, car ce sont ceux qui portent le récit.

Deux actrices en particulier crèvent l’écran dans cette saison. Carrie-Anne Moss reprend le rôle de l’avocate retorse Jeri Hogarth et lui imprime une dimension nouvelle particulièrement émouvante : obsédée depuis toujours par le contrôle et le pouvoir, la voici confrontée pour la première fois à quelque chose qu’elle ne maîtrise pas et qui la terrifie. Et puis, bien sûr, il y a l’interprétation magnifique de Krysten Ritter qui donne à Jessica une force et une profondeur peu communes. Héroïne brisée qui compose comme elle peut avec ce que la vie ne cesse de lui balancer au visage, hantée par des plaies à vif qui refusent de s’apaiser, poussée constamment jusqu’à son point de rupture, et qui se relève toujours mais ne guérit jamais vraiment. Un tel personnage est compliqué à rendre à l’écran sans tomber dans un certain nombre d’écueils : d’un côté l’héroïne badass monolithique à la repartie facile, de l’autre le protagoniste qui subit tellement d’épreuves que le spectateur finit par s’en lasser. Rien de tout ça ici mais un miracle d’équilibre, et sans doute l’une des plus belles héroïnes vues à l’écran depuis longtemps. Il y a quelque chose de fascinant et d’incroyablement juste chez ce personnage de survivante malgré elle, incapable de tourner la page comme de se laisser briser. Krysten Ritter impressionne ici par sa capacité à traduire à l’écran, sans trop en faire, les différents degrés de traumatisme qui s’ajoutent les uns aux autres au fil des événements subis par Jessica. Elle est, pour tout dire, bouleversante.
Une héroïne, une vraie

Cette saison magnifique frappe d’ailleurs par la prédominance des figures féminines : ici, tous les personnages marquants, tous ceux qui font avancer le récit, sont des femmes – il est d’ailleurs amusant que le rôle classique de « l’assistante du privé » soit tenu par un homme qui râle constamment qu’on lui fasse jouer les potiches. Toutes ont par ailleurs le mérite d’éviter la majorité des clichés liés aux rôles féminins, y compris (et ce n’est pas le moindre mérite de la série) le stéréotype de la « femme forte » souvent peu crédible. Jessica est vivante, elle est puissante et vulnérable, elle est tout ce qu’on apprend aux femmes « bien comme il faut » à ne pas être – elle jure, elle boit, elle se bat et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Mais elle est aussi une personne complexe et fragile dont la douleur nous touche en plein cœur. Nous savions que nous aurions plaisir à retrouver ce personnage, mais nous n’attendions pas une saison aussi belle, aussi finement écrite et interprétée. En prétendant raconter des histoires de super-héros et de pouvoirs inhumains, elle parle de chacun d’entre nous. Après un début prometteur mais encore un peu bancal, la série de Melissa Rosenberg s’impose ici comme une incontournable, et son héroïne comme une figure réellement inoubliable.

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