Mélanie Fazi

De la pesanteur de l’été

Un été à Houston, 2013

Je ne sais comment écrire l’été sans tomber dans la plainte, mais je tourne autour de cette idée depuis début juillet. Peut-être parce que ma parade contre l’été 2017 a consisté à rédiger un livre, la seule chose qui m’apaisait alors. Peut-être parce que j’aimerais recommencer, et que l’écriture me manque et se refuse à moi. Ou parce que j’ai pris le pli, ces derniers temps, de poser des mots sur les incompréhensions, le décalage, toutes ces choses qui vous gâchent parfois la vie sur la base de malentendus tenaces. C’est, je m’en aperçois aujourd’hui, une constante de ma vie entière. Et si elle ne m’a pas affectée autant que la question de mon orientation sexuelle si compliquée à définir et assumer, ma détestation de l’été figure tout en haut de cette liste de décalages compliqués à vivre. Entre parenthèses, les publicités qui mettent en avant le fait de se distinguer de la masse me font toujours ricaner ; de toute évidence, elles émanent de personnes qui ne savent pas ce que c’est de vivre hors d’une norme quelconque. Autrement, ils ne le vendraient pas comme quelque chose de souhaitable. Ceux qui sortent du rang ne rêvent souvent que d’y rentrer.

Ce décalage-là aussi, j’ai mis longtemps à le formuler. C’est qu’on nous vante avec une telle évidence la douceur indéniable de l’été contre la nécessaire tristesse de l’hiver. Au point qu’elles imprègnent le langage de tous les jours : l’hiver et la nuit symboliseront tout ce qu’il a de sombre et de d’angoissant dans l’existence, là où l’été serait la renaissance, le repos, une promesse de bonheur. Moi qui aime tant la nuit et goûte plutôt l’hiver, je ne sais que faire de ce biais de langage. L’histoire familiale veut que, petite fille, j’aie déjà détesté l’été, me réjouissant lorsqu’il pleuvait car je pouvais rester à l’intérieur pour lire et dessiner. Une anecdote qu’on raconte en riant, comme la preuve d’une petite excentricité personnelle. Je me suis retrouvée face à ce même rire bienveillant l’an dernier quand j’ai tenté d’expliquer à des gens ce que je venais à peine de comprendre : ma « déprime saisonnière » à moi, ce n’est pas l’hiver mais l’été. Quelle idée, me disait ce rire, de ne pas aimer l’été ! Ce n’était pas méchant, mais ce rire m’a blessée. Comme chaque fois qu’on tente de faire part d’un vrai malaise ou d’une angoisse et que la personne en face le balaie sans vraiment écouter. Ce n’est pas simplement que l’été me déplaise, c’est qu’il est pour moi une agression constante. Son approche m’angoisse terriblement chaque année et je ne revis que lorsque vient septembre.

5% de la population, ai-je découvert, sont sujets à cette « déprime »-là, ce qui va un peu au-delà de la petite bizarrerie personnelle. Je n’aime pas ce terme de déprime qui ne reflète en rien l’expérience ; il convoque trop l’image du petit coup de blues passager qu’on peut secouer en sortant se changer les idées. L’été m’est avant tout une sensation physique. Un malaise constant, une irritation permanente, une fatigue insidieuse, l’impossibilité totale d’être détendue, reposée. Tout mon corps me crie que quelque chose n’est pas normal. La lumière est agressive, alors qu’elle m’est si douce au printemps ; les nuits que j’aime tant sont trop courtes. Les heures d’ensoleillement chamboulent mon horloge interne et c’est sans doute, j’imagine, ce qui me rend insomniaque chaque été. Il n’est pas rare que je voie se lever le soleil sans avoir fermé l’œil, surtout depuis que j’ai pris le pli de me décaler pour travailler la nuit ; les matinées, les soirées sont plus agréables, c’est le gros de l’après-midi qui m’étouffe. Le malaise s’installe pour de bon vers midi ; parfois, il disparaît vers 19h. Et parfois il s’attarde jusqu’au bout de l’insomnie.

Le mot le plus juste que j’aie trouvé récemment pour qualifier l’été, c’est l’impression d’évoluer dans un environnement hostile. Le bras-de-fer dure deux mois entiers. Bien sûr, il y a parfois des moments doux. Il y a eu, cette année, quelques joyeux apéros entre amis, une heure magique passée à traverser Paris de nuit, d’Opéra à Pigalle, avec l’impression de redécouvrir les lieux, un après-midi en famille à la plage loin de la canicule, une séance avec une amie photographe pour refaire des portraits avant la sortie de mon livre ; et mon impatience à revoir très bientôt la mer m’apprend que tout n’est pas indésirable en été. Mais ces moments-là, j’ai toujours l’impression de les grappiller malgré l’été plutôt que grâce à lui. Des bouffées d’oxygène avant de se retrouver à nouveau aspiré sous l’eau.

Un été en Italie, 1979 (c) Georges Fazi

Un article paru récemment dans Slate m’a semblé mettre des mots intéressants sur ce phénomène-là. S’il passe un peu rapidement sur l’aspect physiologique, qui paraît central dans mon expérience, il détaille de manière intéressante les mécanismes sociaux qui peuvent pousser à détester l’été : le bonheur imposé, les images de carte postale compliquées à reproduire dans la réalité, le décalage parfois entre ce bonheur affiché partout et une situation personnelle difficile, de la même manière que l’euphorie associée aux fêtes de fin d’année accentue chez certains l’impression de solitude. Que des inconnus souhaitent machinalement « bonnes vacances » aux gens qu’ils croisent sans savoir s’ils en prennent réellement m’a toujours dérangée : tout le monde ne part pas, tout le monde ne le peut pas. Il suffit d’un bouclage en retard, d’un problème financier, d’un pépin quelconque ; peut-être y suis-je plus sensible parce que, pour mes collègues auteurs, traducteurs ou dessinateurs, l’été est parfois davantage synonyme de rattrapage de boulot en retard que de coupure et de repos.

Et puis il y a l’absence des autres. Les amis qui s’en vont tout l’été et dont on est sans nouvelles, les activités qui s’arrêtent, les cafés où l’on aime travailler qui ferment en août. Et depuis quelques années pour moi, la fin de la saison des concerts, autour desquels gravite une des parties les plus agréables de ma vie sociale. Pas tant pour la musique elle-même que pour les gens que j’y côtoie, les discussions, les apéros, les afters qui succèdent parfois aux concerts et qui me manquent tellement l’été.

La saison des photos de vacances des autres sur les réseaux sociaux me place face à ce paradoxe : je me réjouis d’avoir des nouvelles de mes amis et de les voir heureux, en même temps que je reçois en pleine figure ce qui nous sépare. Quand je serai heureuse de les revoir, eux seront déprimés d’être rentrés, débordés par le travail, et il faudra un moment avant qu’on ne se retrouve vraiment. Mais surtout, l’ambivalence de ma réaction face à ces images de plages et de piscines me frappe : l’envie d’être eux, d’être avec eux, en même temps qu’un profond malaise face à l’image, parce que cette lumière hostile y figure aussi et m’étouffe à distance, parce que ces moments me sont presque aussi inimaginables que peut l’être l’envie de couple, quelque chose que tant de gens partagent comme une évidence et qui m’est étranger. L’idée, tout simplement, que la vie puisse être belle et douce pendant ces deux mois-là. L’été a le don de faire ressurgir de vieilles angoisses irrationnelles que je m’efforce de tenir à distance : peur de la solitude, de l’abandon, du décalage, de ne pas être en phase avec les autres. Elles reviennent chaque année de manière cyclique et systématique, alors même que j’ai conscience de leur absurdité. Sauf qu’en parler récemment m’a appris que d’autres gens, assez nombreux, ressentent aussi ces choses-là. Ça ne tient pas l’été à distance, mais c’est une forme de réconfort. Au minimum, ça nous permet de râler ensemble. C’est déjà ça.

Alors chaque année je cherche les solutions à tâtons : partir, ne pas partir, avancer le travail ou déplacer ce malaise ailleurs, vivre plutôt la nuit, chercher à qui rendre visite, où partir, avec qui (et souvent se heurter à des problèmes de travail en retard, de paiements qui tombent mal, de dates qui ne coïncident pas avec celles des autres, puis laisser tomber par lassitude, parce que lutter contre l’été m’a pris toute mon énergie). Compter les jours, se dire que ce ne sera pas si long, se projeter dans les bons moments qu’apportera la rentrée. Les amis reviendront. Mon livre sortira. Les concerts reprendront. La vie recommencera. Nous sommes déjà début août ; plus qu’un petit mois. Encore un très long mois.

 

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Une relique d’écriture

C’était il y a vingt ans, passés en un clin d’œil. Une récente visite de la collection de manuscrits de la BNF, sur l’adorable invitation de Catherine Dufour, m’a rappelé l’existence de cette relique soigneusement conservée depuis. Un cahier d’écolier à carreaux, rempli d’une écriture que je reconnais à peine – je m’entraînais à la modifier pour la rendre moins brouillonne, j’y ai renoncé peu après à la faveur du traitement de texte. Deux dates y figurent à l’encre noire, au début et à la fin du texte. Il fut commencé le 6 juillet 1998 et terminé le 19, soit treize jours, bien plus que je n’en prends désormais pour rédiger le premier jet d’une nouvelle.

L’été 1998, période de transition, de canicule, de concerts et de promenades dans un Paris adoré que j’habitais depuis un an. La fin des études, le début d’une période de chômage, de petits boulots et d’incertitude. J’écrivais depuis environ quatre ans mais au cours de cette année de DESS de traduction littéraire pour laquelle je m’étais installée à Paris, j’avais quasiment cessé ; le regard porté par mes professeurs sur la littérature, et toute cette année passée à travailler pour ainsi dire les mains dans le cambouis, m’avaient sans doute intimidée

Mais pendant cet été-là, une nouvelle est née. Elle s’appelait « Le Nœud cajun ». Quand je la relis aujourd’hui, elle me rappelle les goûts qui étaient alors les miens. J’écoutais Nick Cave, Tarnation et Sixteen Horsepower ; elle en garde des traces visibles de moi seule. Je rêvassais de ce Sud mythique des États-Unis découvert dans les livres et films ; son versant littéraire chez Carson McCullers ou gothique chez Poppy Z Brite, dont ce texte porte résolument la marque (celle des Contes de la fée verte en particulier). J’avais eu envie, par jeu, de m’essayer à ces ambiances moites et lourdes, et tellement visuelles. Une image était née à l’écoute d’une chanson de Tarnation : un homme, Eugene Ellis, assis devant chez lui, par un été de canicule, l’expression sévère et le fusil à la main. Il attend quelque chose ou quelqu’un. Un drame est arrivé. Tout est parti de là : de l’envie de savoir moi-même ce qui avait bien pu se dérouler sous le toit de cette petite maison perdue dans la campagne, dont les habitants s’isolaient soudain. Quelque chose d’affreux, forcément ; mes goûts me portaient encore vers ce fantastique-là.

C’est le dernier texte que j’ai jamais écrit à la main ; c’est aussi le premier que j’ai vendu, trois mois plus tard. J’avais senti intuitivement en le rédigeant que quelque chose s’était dénoué en moi, sans doute nourri par le travail sur l’écriture effectué tout au long de cette dernière année d’études. Les mots coulaient différemment et sonnaient plus nettement. Je prenais un plaisir immense à les agencer, puis à les relire à haute voix. Si je me replonge dans cette nouvelle aujourd’hui, je la trouve un peu naïve dans sa vision du monde, un peu tape-à-l’œil dans ses effets ; mais je sais qu’à sa façon, elle fonctionnait plutôt bien. Deux ans plus tard, en juin 2000, elle paraissait dans l’anthologie De minuit à minuit et commençait à m’ouvrir des portes. Je n’oublierai jamais l’euphorie absolue de cette soirée d’octobre 1998 où j’ai trouvé sur mon répondeur le message de l’anthologiste Daniel Conrad m’apprenant qu’il souhaitait publier ce texte ; c’est un de ces moments qui font qu’une vie bascule. On croit, sur le moment, que cette première publication est une fin en soi. En réalité, c’était le début d’une longue histoire. Il y a vingt ans cet été, j’ai appris à écrire. Vingt ans plus tard, j’apprends toujours.

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Jessica Jones, saison 2

(Cet article est initialement paru sur Le Cargo.  Pour ceux que le sujet intéresserait, l’ensemble de mes chroniques pour le webzine est accessible ici.)

Lancée en 2015 par Marvel et Netflix, quelques mois après leur superbe Daredevil, la première saison de Jessica Jones témoignait d’une même volonté d’inscrire les histoires de super-héros dans un cadre urbain contemporain et, surtout, résolument réaliste – ce qui peut sembler paradoxal sur le papier mais donne parfois, comme dans ces deux séries, des résultats brillants et passionnants. Le succès de la première saison reposait surtout sur son héroïne, qui incarnait une sorte de pendant féminin au vieux stéréotype du privé esquinté par la vie qui jure, picole et castagne à tout va. Une héroïne marquée par son passé, dotée d’un tempérament explosif et d’une force surhumaine, magnifiquement incarnée par une Krysten Ritter qui crevait immédiatement l’écran. Le succès de la première saison reposait également sur son affrontement avec son ancien bourreau Kilgrave, terrifiante figure d’histrion possédant le pouvoir de contrôler la volonté d’autrui et un caractère d’enfant gâté qui ne supporte pas qu’on lui résiste, rôle profondément malsain dans lequel David Tennant s’en donnait à cœur joie.

Si la série était prenante dès les premiers épisodes, on pouvait lui reprocher parfois une certaine complaisance dans l’étalage d’atrocités commises par Kilgrave. L’ensemble n’avait peut-être pas une tenue aussi irréprochable que la première saison de Daredevil, mais le personnage de Jessica exerçait une fascination tenace, et la saison avait le mérite d’aborder sous un angle glaçant le thème de la violence que certains hommes peuvent infliger aux femmes dès lors qu’elles sont en leur pouvoir. L’orientation résolument féministe de la série créée par Melissa Rosenberg ne fait que se confirmer dans cette nouvelle saison magistrale, qu’il nous sera difficile de vous présenter sans trop en dire. Essayons toutefois.

L’affaire Kilgrave étant bouclée, voilà Jessica amenée à se repencher sur une page trouble de son histoire : sa disparition survenue entre l’accident qui a coûté la vie à son frère et à ses parents, et son réveil à l’hôpital, vivante mais transformée, désormais dotée d’une force surnaturelle. Elle sait avoir servi de cobaye à une expérience ; elle sait quel organisme en est responsable et compte le faire payer. Pour ce faire, il lui faut entrebâiller une porte solidement fermée sur une zone floue de sa mémoire. Bien évidemment, elle ouvrira ce faisant une boîte de Pandore – mais pas celle que l’on pourrait attendre au départ. Personnages devenus super-héros malgré eux, savants fous modernes, expériences illégales… on croit avancer en terrain balisé. Rien n’est plus faux, car cette saison nous emmène très loin de ce qu’elle semble promettre dans ses premiers épisodes, et c’est là que réside sa force. Un élément imprévu apparaît, qui nous est montré assez tôt sans que l’on comprenne ce que l’on vient de voir, et qui prendra toute la place à mi-saison en bouleversant radicalement l’existence de Jessica et les enjeux de l’intrigue.
Démons et tragédie

Loin du feu d’artifice constant de la première saison, celle-ci prend son temps pour disposer les éléments qui serviront de base au récit. La forme est cette fois celle d’une tragédie : les personnages sont en proie à des forces qui les dépassent et, le temps qu’ils comprennent ce qui est en train de leur arriver, il est déjà trop tard. Comme toute tragédie, celle-ci est profondément humaine, et douloureuse pour cette raison même. Outre la finesse de l’écriture, ce qui impressionne le plus ici, c’est la justesse du développement des personnages (qui rappelle parfois, sur ce point, les grandes heures des dernières saisons de Buffy). Tous sont en proie à des démons qu’ils peinent à contenir (addiction, poids du passé, peur de la mort, ambitions contrariées), tous tâtonnent dans le noir sans jamais bien savoir s’ils vont s’entraider ou se détruire. Chacun est trop prisonnier de sa propre histoire pour entrer pleinement dans celle des autres. Ils sont crédibles parce qu’imprévisibles – et, si l’intrigue recourt parfois à des schémas narratifs ultra-connus, elle reste prenante et poignante tout du long, constamment sur le fil, tant le chaos intérieur des protagonistes peut la faire basculer dans un sens ou dans l’autre. On frôle parfois l’exagération dans les rebondissements mais, là encore, les personnages font tout passer, car ce sont ceux qui portent le récit.

Deux actrices en particulier crèvent l’écran dans cette saison. Carrie-Anne Moss reprend le rôle de l’avocate retorse Jeri Hogarth et lui imprime une dimension nouvelle particulièrement émouvante : obsédée depuis toujours par le contrôle et le pouvoir, la voici confrontée pour la première fois à quelque chose qu’elle ne maîtrise pas et qui la terrifie. Et puis, bien sûr, il y a l’interprétation magnifique de Krysten Ritter qui donne à Jessica une force et une profondeur peu communes. Héroïne brisée qui compose comme elle peut avec ce que la vie ne cesse de lui balancer au visage, hantée par des plaies à vif qui refusent de s’apaiser, poussée constamment jusqu’à son point de rupture, et qui se relève toujours mais ne guérit jamais vraiment. Un tel personnage est compliqué à rendre à l’écran sans tomber dans un certain nombre d’écueils : d’un côté l’héroïne badass monolithique à la repartie facile, de l’autre le protagoniste qui subit tellement d’épreuves que le spectateur finit par s’en lasser. Rien de tout ça ici mais un miracle d’équilibre, et sans doute l’une des plus belles héroïnes vues à l’écran depuis longtemps. Il y a quelque chose de fascinant et d’incroyablement juste chez ce personnage de survivante malgré elle, incapable de tourner la page comme de se laisser briser. Krysten Ritter impressionne ici par sa capacité à traduire à l’écran, sans trop en faire, les différents degrés de traumatisme qui s’ajoutent les uns aux autres au fil des événements subis par Jessica. Elle est, pour tout dire, bouleversante.
Une héroïne, une vraie

Cette saison magnifique frappe d’ailleurs par la prédominance des figures féminines : ici, tous les personnages marquants, tous ceux qui font avancer le récit, sont des femmes – il est d’ailleurs amusant que le rôle classique de « l’assistante du privé » soit tenu par un homme qui râle constamment qu’on lui fasse jouer les potiches. Toutes ont par ailleurs le mérite d’éviter la majorité des clichés liés aux rôles féminins, y compris (et ce n’est pas le moindre mérite de la série) le stéréotype de la « femme forte » souvent peu crédible. Jessica est vivante, elle est puissante et vulnérable, elle est tout ce qu’on apprend aux femmes « bien comme il faut » à ne pas être – elle jure, elle boit, elle se bat et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Mais elle est aussi une personne complexe et fragile dont la douleur nous touche en plein cœur. Nous savions que nous aurions plaisir à retrouver ce personnage, mais nous n’attendions pas une saison aussi belle, aussi finement écrite et interprétée. En prétendant raconter des histoires de super-héros et de pouvoirs inhumains, elle parle de chacun d’entre nous. Après un début prometteur mais encore un peu bancal, la série de Melissa Rosenberg s’impose ici comme une incontournable, et son héroïne comme une figure réellement inoubliable.

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Paris et vingt bougies

Vingt ans ce mois-ci, soit l’exacte moitié de ma vie. J’y suis arrivée, comme beaucoup d’autres, dans le cadre de mes études. J’ai compris aussitôt que j’y serais chez moi ; je n’en suis jamais repartie. Les dernières années de mon adolescence, j’avais fantasmé les grandes villes à travers le New York de Woody Allen, et j’en habitais soudain une qui lui ressemblait beaucoup. Une ville où – j’en revenais à peine – il m’était désormais possible de voir n’importe quel film en VO le jour de sa sortie. Une ville où rencontrer des auteurs que j’avais lus, voir sur scène mes groupes préférés, marcher dans des décors que je ne connaissais que par les films ou les pages d’Adèle Blanc-Sec (j’y repense en souriant chaque fois que je traverse les Buttes-Chaumont). J’avais parfois eu l’impression, en grandissant, de vivre loin des endroits où tout se déroulait, de n’être pas destinée à croiser ces choses-là. Et voilà que le hasard de mes études me conduisait, pour ainsi dire, au cœur des choses.

J’avais vingt ans et, soudain, toutes ces choses-là à portée de main, à portée de métro (une aubaine pour moi qui détestais conduire). Des bouquinistes, des librairies de langue anglaise, des disquaires d’occasion, le Virgin des Champs-Élysées où rôder tard le soir, des terrasses de café où bouquiner, des quartiers tous différents à explorer un par un, la Seine à longer sans jamais s’arrêter, et surtout des salles de concert par dizaines. Désormais, découvrir sur scène les groupes que j’écoutais n’était plus un fantasme inaccessible. J’ai vu Portishead à peine arrivée, à l’Élysée-Montmartre, et puis d’autres, beaucoup d’autres, par centaines au fil des ans. J’habitais une petite chambre sous les toits dans un joli coin du 16ème, près d’un marché, à vingt minutes à pied de la Maison de la Radio – chaque semaine, j’assistais aux émissions qui avaient jusque-là peuplé mes soirées à distance, du « Masque et la Plume » aux « Black Sessions » de Bernard Lenoir. Les rêveries d’hier devenaient mon nouveau quotidien. J’écoutais Ouï FM, j’y entendais chaque jour Belle and Sebastian ou dEUS, je rencontrais des gens qui aimaient les mêmes musiques ou les mêmes livres que moi, je n’avais pas l’habitude.

Comment aurais-je pu ne pas aimer Paris ? Elle incarnait tout ce que je désirais sans nécessairement l’avoir formulé. Je n’avais pas osé croire que toutes ces choses-là me seraient offertes un jour. Certains rêvent de nature et de grandes maisons avec jardin ; avant même de le savoir, j’étais au plus profond de moi une enfant des grandes villes. Je ne l’ai compris qu’en arrivant ici. Vingt ans après, je ne conçois toujours pas ma vie ailleurs.

Les années ont défilé, les décors de mon quotidien ont changé. J’ai délaissé ma chambre sous les toits pour un appartement trop sombre à mi-chemin entre Bastille et Nation, puis pour un coin du 18ème où les murs aux graffitis bariolés côtoient les bâtiments recyclés, et que j’aime peut-être plus encore que mes quartiers précédents. J’ai travaillé trois ans en hôtellerie, démissionné pour devenir traductrice, j’ai publié mes propres livres. J’ai déserté les quartiers où je rôdais étudiante (Jussieu, Mouffetard, Saint-Germain), délaissé la Maison de la Radio pour les Trois Baudets ou la Maison de la Poésie, traîné de Charybde en Scylla dans les librairies du même nom, où j’ai acheté des livres, où j’en ai signé d’autres et souvent retrouvé des amis. J’ai déplacé mon bureau dans quelques dizaines de cafés en quinze ans de traduction.

Certains lieux, pourtant, restent des pivots. Pigalle évidemment, toute l’étendue située entre les métros Anvers et Blanche, où j’ai si souvent patienté devant les salles de concert, bu des verres à « La Fourmi » en sortant du Divan du Monde, marché en rentrant de soirées tardives – Pigalle m’a pour ainsi dire vue grandir. Je ne peux jamais apercevoir au loin le café « Au rendez-vous des artistes » sans me rappeler cette soirée de 1999 qui s’y est achevée après un concert des Go-Betweens en compagnie de Robert Forster, de Grant McLennan et d’un groupe de fans, et où j’ai découvert en Grant quelqu’un de simple et de chaleureux, sans savoir que ce moment-là ne se reproduirait jamais car il serait mort quelques années plus tard. C’est un réflexe depuis, je traverse Pigalle, j’aperçois ce café et je repense à lui. Un des innombrables fantômes que j’ai semés dans tout Paris. Je ne savais pas, en grandissant, qu’on s’appropriait à ce point-là une grande ville, que chaque quartier, chaque coin de rue, devenait porteur d’une minuscule parcelle de notre histoire. Je ne savais pas qu’habiter Paris, c’était rentrer du cinéma le soir en longeant la Seine et sourire en apercevant Notre-Dame éclairée au loin, pas comme un monument à visiter mais comme un élément de notre décor quotidien, et d’autant plus belle pour cette raison.

J’aime Paris parce que je crois la connaître par cœur et que je la redécouvre sans cesse. Je l’aime parce qu’elle est le décor de ma vie d’adulte et le réceptacle de si nombreux souvenirs, la ville qui m’a offert le plus de rencontres. Elle est le livre d’images de mes vingt dernières années. Je la visite peu désormais, beaucoup trop peu, par rapport à l’époque lointaine où je l’explorais dans un émerveillement constant ; mais j’aime la savoir autour de moi. Savoir que je peux, sur un coup de tête, descendre marcher dans ses rues à la nuit tombée avec ma bande-son du moment dans les oreilles, et m’y sentir tellement à ma place.

J’ai vu beaucoup de gens, au fil du temps, quitter la ville ou s’en lasser, rêver du jour qui les conduira ailleurs. J’en entends d’autres la trouver oppressante et sale, soupirer de retrouver « la grisaille et le béton » à leur retour de vacances, et je m’étonne ou m’en attriste chaque fois. Je trouve toujours si doux de revoir les façades parisiennes par la vitre d’un train ou d’un taxi au retour d’un déplacement. À peine rentrée de New York en mai dernier, je souriais de voir mon quartier m’accueillir sous un rayon de soleil. C’est ici que je suis chez moi. La ville m’a prise sous son aile il y a vingt ans, elle a fait de moi la personne que je suis devenue. J’ai parfois du mal à faire comprendre à d’autres que la petite taille des logements m’importe assez peu, du moment que Paris les entoure. Presque tout ce qui m’est essentiel est ici.

J’ai l’impression d’y avoir vécu une dizaine de vies successives. J’emprunte les mêmes rues, une année après l’autre, porteuse d’autres envies, d’autres habitudes, d’autres souvenirs, je m’en crée de nouveaux à chaque pas. Et ce qui m’émerveille le plus, une moitié d’existence plus tard, c’est d’aimer encore la ville comme au premier jour.

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Vivre sans étiquette

Il y a des remarques qu’on voit régulièrement fleurir sur le Net, autour d’articles consacrés à la question du genre – certains aspects encore mal connus du grand public et autour desquels la parole commence à se répandre (le vaste spectre de l’asexualité, par exemple). Il y aura souvent quelqu’un pour commenter : « Ça devient grotesque, cette manie d’inventer des étiquettes. » Ou bien : « Pourquoi ces gens veulent-ils absolument rentrer dans des cases ? » Je me fais chaque fois la réflexion que ceux qui tiennent ce discours ont la chance de ne pas avoir eu à se poser ces questions.

J’en sais quelque chose. Je vis sans étiquette depuis quarante ans et j’espère encore presque chaque jour trouver la mienne.

La question de la différence est complexe. Certaines différences sont visibles et flagrantes, et doivent être d’une extrême violence à vivre pour les personnes concernées. D’autres sont plus discrètes et insidieuses. Ça peut tenir à des choses très bêtes, parfois. Il est communément admis qu’il existe chez l’être humain une pulsion qui le pousse à chercher un(e) partenaire, à se mettre en couple, à fonder une famille ou à vivre des aventures, en tout cas à chercher « l’âme sœur » qu’on nous vante depuis les contes de fée de l’enfance. C’est la chose la plus banale et la plus partagée au monde.

Cette pulsion-là, je ne l’ai pas en moi. Je le sais très bien : j’ai longtemps cherché. Pas parce que je ressentais un manque – il n’y en a jamais eu. Mais parce que les autres le ressentaient pour moi.

Il m’a fallu longtemps pour mettre des mots sur cette expérience. Je ne sais plus à quel âge je me suis rendu compte que ma vision du monde n’était pas celle des autres, que je ne les comprenais réellement pas. Adolescente, les filles qui rêvaient du prince charmant m’exaspéraient. Aujourd’hui encore, là où d’autres vont voir chez une femme célibataire une personne en manque ou en recherche, malchanceuse ou malheureuse, je vois une femme indépendante qui fait ses propres choix. Et il me faut chaque fois un effort pour me rappeler que ce n’est pas ainsi que les autres perçoivent les choses. Vivre seul me paraît tellement naturel, tellement simple, tellement désirable, que je suis depuis toujours sincèrement étonnée qu’il n’en aille pas de même pour les autres.

On me l’a bien fait comprendre, que j’avais « un problème ». Les filles adolescentes sont censées regarder les garçons ou d’autres filles, mais pas s’en foutre. Les filles d’une vingtaine d’années sont censées avoir des expériences (j’en ai connu une seule, il y a déjà longtemps). Celles de trente ans sont censées vivre avec quelqu’un, s’installer sous le même toit, fonder un foyer. Ce n’est pas normal d’être seul. Ce n’est pas normal de vouloir le rester.

Pour l’avoir connue dans d’autres domaines moins cruciaux, l’écriture notamment, mon expérience de la différence se résume souvent ainsi : faire ce qui nous paraît le plus naturel au monde et s’apercevoir ensuite que les autres nous regardent de travers. On nous impose un « problème » là où, de notre point de vue, les choses suivent leur cours normal. Alors on commence à douter. S’ils sont si nombreux à le dire, ils doivent avoir raison. On intègre cette notion d’anomalie, on apprend à se cacher pour éviter certaines discussions. Celles où des filles que vous connaissez à peine vous prennent à témoin pour dire qu’elles trouvent tel garçon très mignon. Celles où elles parlent de leurs expériences, de leurs rêves, de leurs problèmes de couple. Alors on reste en retrait, on se crispe en attendant le moment où l’on vous retournera la question. Trop compliqué à expliquer. Pas envie d’avoir « cette conversation-là » une fois de plus.

Et puis il y a les livres, les films, les chansons, qui ne cessent de me rappeler que le monde tourne ainsi. Il n’y a pas une histoire, ou si peu, dans laquelle les personnages ne cherchent ou ne trouvent l’âme soeur. Il y a aussi les gens qui vous répètent qu’on n’a pas vécu tant qu’on n’a pas connu l’amour véritable. J’ai passé des années à me demander si j’étais bien vivante et je me le demande encore souvent. Ces doutes-là sont tenaces.

Vivre une différence, ce n’est pas seulement subir des insultes ou des violences. Ça peut être quelque chose de discret et de très quotidien. Il n’y a pas une journée où le monde ne me renvoie en pleine figure que je ne suis pas comme les autres, que ma grille de lecture de ce qui m’entoure n’est pas la même. Vivre une différence, ça peut être dépenser beaucoup d’énergie pour essayer de comprendre les autres, pour se fondre parmi eux, pour chercher des moyens de répondre à des questions très simples qui ne le sont pas pour nous, ou de les esquiver. L’écriture m’aide à canaliser tout ça, mais là aussi, j’ai dû apprendre à me cacher. Si je mets en scène un personnage qui ressent les choses comme moi, on viendra me dire que ce n’est pas plausible, que personne n’est comme ça. J’ai souvent écrit avec la peur que tout ça transparaisse malgré moi ; et quand je l’ai fait volontairement, l’ironie veut que ça n’ait pas été perçu. Je me demande combien de personnes, en lisant ma nouvelle « Les Sœurs de la Tarasque », ont compris que la première scène décrivait mon expérience du monde. On m’a souvent parlé, pour cette nouvelle, de la thématique du mariage arrangé qui ne m’avait même pas traversé l’esprit. Pour moi, ce texte a toujours parlé de la nécessité de cacher sa différence. J’ai passé toute ma vie, comme la narratrice, à m’efforcer d’« aimer le Dragon » et à m’en vouloir de ne pas y arriver.

J’essaie d’en parler ici avec détachement ; en réalité, c’est une douleur constante, une douleur sourde qui ne se laisse jamais oublier. Aujourd’hui encore, il est rare que j’arrive à en parler sans me mettre à pleurer par réflexe.

J’avais 34 ans quand un « petit détail » est venu compliquer les choses. J’avais toujours cru que je ne tombais pas amoureuse, que ça ne m’intéressait tout simplement pas. Et puis ce que je me cachais, pour des raisons que je ne comprends encore qu’à moitié aujourd’hui, m’a explosé à la figure. C’était vers les femmes qu’allait mon attirance, et je n’avais pas voulu le voir. Ce fut assez violent à vivre. J’ai commencé par le refuser en me disant que ce n’était pas mon identité (de fait, ça ne l’était pas ; j’y reviendrai). Puis j’ai tenté d’apprivoiser cette toute petite chose qui chamboulait ma vie et mon expérience déjà complexe des relations humaines. J’en ai parlé à des amis très proches, puis peu à peu à des gens un peu moins proches, j’ai pris l’habitude de dire ces mots-là, avec un certain soulagement. J’avais peut-être enfin trouvé une explication, un nom à ce qui m’arrivait. C’était quelque chose de connu, de balisé.

Les amis se réjouissaient pour moi, mais un autre décalage s’installait entre nous. À les entendre, l’étape suivante du cheminement allait consister à vivre des relations. Seulement, je n’en trouvais toujours pas l’envie. Je culpabilisais malgré moi avec l’impression de les décevoir, de ne pas être à la hauteur. J’avais pris mon courage à deux mains pour leur parler de choses très personnelles, mais mes actes ne suivaient pas et je me sentais très lâche. J’avais espéré, enfin, avoir découvert une case qui me correspondait, mais je ne m’y trouvais pas davantage à ma place. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement, mais l’attirance amoureuse pour une personne et l’envie d’être en couple/d’avoir une aventure avec cette même personne sont deux choses distinctes à mes yeux, qui ne se rejoignent pas. Je connais la première et j’ai mis longtemps à me l’avouer, mais la deuxième me reste parfaitement étrangère. Le sentiment amoureux est pour moi quelque chose de plus abstrait et d’un peu encombrant à vivre. Je ne cherche pas à agir en fonction de lui, j’attends simplement qu’il disparaisse et me laisse enfin tranquille.

Il m’a fallu une crise pour avancer ensuite. Une forme de dépression atypique, pas vraiment diagnostiquée, que j’ai appelée « burn out » parce que le déclencheur le plus évident était un épuisement lié au travail, mais qui avait des causes multiples. Je suis encore en train d’en démêler les fils et de remonter lentement la pente. Avec le recul, ce questionnement identitaire et l’impression de me trouver dans une impasse y ont sans doute contribué. Après plus de deux ans à lutter contre une fatigue écrasante et des douleurs récurrentes sans cause définie, j’ai fini par faire ce que je m’étais juré d’éviter : je suis retournée consulter, la mort dans l’âme. Persuadée que j’allais devoir, une fois encore, me taper la tête contre les murs pour essayer de dénouer ce « blocage » qui refusait de se laisser résoudre, en me sentant très mal de ne pas y arriver. C’est plus ou moins l’effet qu’avait eu ma première psychanalyse – efficace sur d’autres points, mais désastreuse sur celui-là.

Au lieu de quoi j’ai trouvé face à moi une thérapeute bienveillante et ouverte qui m’a écoutée sans me contredire. Je suis sortie de là complètement sonnée, et c’est seulement le lendemain que j’ai mis des mots sur ce qui venait de se jouer. Pour la première fois de ma vie, à 39 ans, on ne m’a pas dit que c’était un problème. Pour la première fois, on m’a laissé entendre que j’avais le droit d’être ce que je suis, et que je n’avais pas à le changer mais à essayer de l’accepter. Le soulagement quasi physique que j’ai ressenti alors est indescriptible – comme si le poids du monde s’était soulevé de mes épaules.

On m’a enfin dit que j’avais le droit. Que je n’avais pas à me battre contre moi-même, mais que j’avais le droit d’être ce que je suis.

Un an plus tard, j’ai l’impression que ma vie a basculé. C’est un long cheminement, pas encore terminé, et je tiendrai peut-être un discours totalement différent dans cinq ou dix ans. Mais les choses changent peu à peu. Dans ma propre manière de l’expliquer aux autres, déjà. Je ne parle plus de « problème » mais de décalage, de vision du monde différente. Si j’appréhende encore d’avoir « cette conversation-là », c’est simplement qu’en l’absence d’étiquette, je n’ai pas de description simple de ce décalage, et que c’est épuisant d’avoir constamment à l’expliquer. Mais je ne le redoute plus de la même manière. J’apprends à compter sur la bienveillance des gens au lieu de redouter leur jugement ou leur incompréhension.

Les autres me le renvoient à leur façon. On me ne répond plus, comme avant, « Il existe de nombreuses façons d’être en couple », avec l’air de sous-entendre que je n’avais simplement pas trouvé la bonne. Une réponse qui me décevait chaque fois, parce que la question n’a jamais été là : on me parlait de relations ou de sexualité là où j’essayais de parler de différence et de la difficulté de la vivre au quotidien. Mieux je commence à comprendre, mieux j’arrive à faire comprendre aux autres. Tout récemment, une amie m’a demandé, avec une grande délicatesse, quel effet ça fait de vivre avec ce décalage. Cette question, et le simple fait qu’elle ait pensé à me la poser, étaient d’une douceur incroyable. J’ai l’impression d’avoir, toute ma vie, fait beaucoup d’efforts pour essayer de comprendre comment fonctionnent les autres, mais ils l’ont plus rarement fait pour moi en retour. Et puis l’autre jour, une autre amie avec qui est venu le moment d’avoir « cette conversation-là » (parce que personne ne me connaît vraiment tant qu’on ne l’a pas eue) n’a pas semblé surprise, ne m’a pas contredite, n’a pas tâtonné pour essayer de comprendre – elle m’a dit que je n’étais pas la première qu’elle rencontrait, et que des choses ont déjà été écrites sur le sujet. À nouveau, j’ai senti quelque chose basculer.

C’est cette simple idée : je ne suis pas la seule, et ce que je suis porte peut-être un nom.

Il est là, l’intérêt de l’étiquette. Ce n’est pas s’enfermer dans une boîte, ce n’est pas chercher à tout prix la normalité, ce n’est pas couper inutilement les cheveux en quatre. C’est savoir qu’il y en a d’autres comme nous. Savoir que ce n’est pas un problème, et qu’on n’a pas à s’en vouloir de ne pas réussir à le résoudre ; c’est une identité connue. Vivre sans étiquette, c’est n’avoir aucune existence aux yeux du monde, parce que les autres ne savent pas. C’est rencontrer l’incrédulité et devoir passer dix minutes pour répondre à une question aussi simple que celle de votre orientation sexuelle, encore et encore. J’ai longtemps cherché des textes, des témoignages, qui pourraient m’expliquer un peu mieux ce que je suis et m’apprendre que je n’étais pas seule – j’ai la chance de vivre à une époque où l’on commence à accepter que la sexualité et les relations amoureuses sont beaucoup moins binaires qu’on ne l’a cru pendant longtemps, même s’il reste du chemin à faire. C’est pour ça aussi qu’il a fini par m’apparaître que je devais prendre le clavier pour poser des mots sur tout ça. Pour faire comprendre, il faut commencer par dire. Pour que les gens admettent une différence et intègrent son existence, il faut commencer par arrêter de se cacher.

Parce qu’une chose aussi minuscule peut vous pourrir durablement la vie. Et qu’il faut, en l’écrivant, lui rendre son statut de chose minuscule. Ce n’est pas si grave, en réalité. Mais j’aurais tellement aimé qu’on me le dise plus tôt.

 

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