Mélanie Fazi - page 3

“Jordan: The Comeback”, 27 ans après

Cet article est initialement paru sur le webzine Le Cargo, dans le cadre d’une nouvelle rubrique intitulée “Cargo culte” où les rédacteurs se repenchent sur des œuvres qui les ont durablement marqués. Pour ceux que le sujet intéresserait, l’ensemble de mes chroniques musicales pour le webzine est accessible ici.

Il faut sans doute, pour avoir reçu de plein fouet l’impact de cet album, avoir eu 14 ans en l’an de grâce 1990. Un âge de transition où la curiosité s’éveille et où certaines rencontres vous marquent à vie parce qu’elles vous exposent à des concepts nouveaux pour vous. Cette année-là, mes oreilles encore novices, nourries de tubes estampillés NRJ ou Fun Radio, allaient croiser la route d’une chanson au refrain accrocheur souligné de chœurs célestes : « Looking For Atlantis ». Assez intriguée pour acquérir l’album dont il était tiré, j’allais y faire une découverte qui changerait à jamais mon rapport à la musique.

Car en cette lointaine année 1990, un musicien anglais nommé Paddy McAloon avait eu l’idée insensée de composer une chanson pop autour de Jesse James sur un rythme de boléro. J’ignorais jusqu’alors qu’une telle chose était possible. Il y avait la pop d’un côté, les musiques dites classiques de l’autre, chacune dans son enclos telles les vaches bien gardées ; du moins l’avais-je cru jusque-là. Et soudain, les frontières éclataient en m’ouvrant des perspectives infinies.

Mythes et promesses

Jordan : The Comeback ne s’appréhendait pas en un jour ; mais on avait tout le temps, en cette époque pré-Internet, d’apprivoiser patiemment chaque album acheté avec notre argent de poche. Deux choses m’avaient immédiatement parlé, et n’ont jamais cessé de le faire : une impression de foisonnement et une part de mystère. Je connais cet album à la nuance près mais je ne suis toujours pas sûre de le comprendre. Quelle bizarrerie était-ce donc là, un album concept divisé en quatre parties dont les thématiques floues ne devaient m’apparaître que bien plus tard ? Quatre thèmes informels formant deux blocs sur chaque face ; avant l’invention du walkman auto-reverse, il fallait retourner la cassette juste après l’enchantement de « Moondog ».

Le fil conducteur de la première partie m’échappe encore. La deuxième, qui exerce sur moi la fascination la plus tenace, convoque deux figures de légende : celle de Jesse James et celle, jamais nommée, d’un chanteur à succès devenu reclus qui médite un retour prochain, et qui doit sans doute beaucoup à Elvis. La troisième partie, la plus transparente, explore les relations amoureuses : l’aveuglement des amants éblouis (« All The World Loves Lovers »), la promesse d’un mariage, la naissance d’un enfant (« Paris Smith »). La quatrième semble parler de religion ou de spiritualité ; Paddy McAloon, jamais à court d’idées farfelues, y adopte tour à tour la voix de Dieu (« One of the Broken ») puis celle, poignante, d’un Lucifer déchu rêvant d’un retour en grâce (« Michael »).

Bulle d’univers

Il y avait tant de choses dans cet album. J’allais passer les années suivantes à explorer patiemment toute la discographie du groupe, mais je revenais toujours à celui-là. Il ne possédait sans doute pas la perfection mélodique d’un Steve McQueen où tout trouve sa juste place ; mais il me racontait tellement plus d’histoires. Il faisait se télescoper les genres musicaux, les références, jouait sur la narration et la déformation des voix : des chansons au format plus sage côtoyaient le fameux diptyque « symphonie/boléro » consacré à Jesse James, quand « Michael » s’ouvrait sur des chœurs grégoriens. Il semblait fourmiller de hors-champ et, partant de là, inviter au voyage, presque une quête initiatique.

Plus qu’un album pop classique, c’est une suite de tableaux qui finissent par créer une bulle d’univers. La deuxième partie, nimbée d’une aura de mystère, restera toujours celle qui m’appelle ailleurs. Je n’ai jamais pu réécouter « Moondog », « Jesse James Bolero » ou la chanson-titre sans que ne remontent aussitôt des souvenirs de départs en vacances familiales, collée contre la vitre avec mon casque vissé aux oreilles pour scruter les bribes de décor éclairées par les phares dans la nuit. La musique les teintait de ses propres couleurs, et ces instants-là n’appartenaient qu’à moi. Tout mon rapport à la musique, toute la dimension presque sacrée qu’elle possède pour moi, sont contenus dans ces souvenirs-là.

Tiroirs secrets

Aux multiples dimensions de cet album riche en doubles fonds et tiroirs secrets s’ajoutait une couche de mystère plus personnelle : ces paroles complexes aux enchaînements parfois obscurs. Il me faudrait étudier encore bien des années la langue anglaise avant de comprendre pourquoi les textes m’échappaient à ce point. Le vocabulaire y est souvent alambiqué, les référence opaques ; je doute de parvenir un jour à comprendre les paroles de « Don’t Sing », la chanson au texte étrange qui ouvre l’album Swoon. Nous avons tous connu adultes ces moments où le sens d’une chanson qui nous accompagne de longue date nous devient soudain très clair ; vingt-six ans plus tard, j’ai encore de ces minuscules révélations en écoutant la voix de Paddy McAloon.

Ses interviews, découvertes plus tard avec l’arrivée d’Internet, m’ont fourni certaines des clés manquantes. Les clins d’œil, tout d’abord, qui parsemaient l’album : ici Elvis ou Jesse James, là Jimi Hendrix (« Machine Gun Ibiza »), ailleurs Agnetha Fältskog, l’une des chanteuses d’Abba, objet d’une fascination adolescente de Paddy, sur le sublime « The Ice Maiden » – d’où le caractère bancal de certains passages, rédigés dans un anglais volontairement boiteux comme s’ils étaient écrits par des non-anglophones (de quoi transformer à jamais votre écoute des paroles d’Abba). Paddy McAloon est le genre de musicien à décider soudain d’écrire une chanson sur l’an 2000 pendant qu’il en est encore temps – c’est ainsi qu’est née « Carnival 2000 ». Le genre aussi à étaler sa culture et ses références à tout bout de champ, mais avec une forme d’élégance, de naïveté presque, de cocasserie parfois, loin de toute arrogance.

L’heure de l’apothéose

Sans doute les arrangements des albums de Prefab Sprout vieillissent-ils un peu mal ; mais la beauté et l’évidence des mélodies me saisissent encore chaque fois. Et la perfection du mariage entre la voix chaleureuse de Paddy et les chœurs angéliques de Wendy Smith n’a jamais, à ce jour, cessé de m’enchanter. Quand leurs timbres s’entremêlent en ouverture de « The Ice Maiden », on touche à quelque chose de sublime qui me donne immanquablement des frissons, aujourd’hui encore.

Ironiquement, j’ai découvert le groupe au moment de son apothéose. Allaient suivre sept années de silence ; mais comment succéder à un monument comme Jordan : The Comeback ? Il y eut d’autres moments de grâce plus tard, la découverte du premier extrait d’Andromeda Heights dans l’émission de Bernard Lenoir en 1997, l’enchantement de trouver des pépites dignes de la grande époque sur le joli Crimson/Red en 2013, mais c’était déjà là un plaisir teinté de nostalgie. Les grandes heures de Prefab Sprout et leurs promesses étaient enfuies, ne restaient plus que des instants fugaces de magie à grappiller au vol.

Un pan d’histoire

J’appréhende presque, aujourd’hui, de vous présenter cet album ; j’ai trop peur que vous n’y entendiez pas les mêmes splendeurs que moi. Il est bancal, sans doute, longuet, un peu daté, inégal dans ses quatre parties, ambassadeur moins présentable et moins parfait qu’un Steve McQueen aux allures de classique ; mais c’est précisément pour ça qu’il ne ressemble à rien d’autre. Un album mutant aux ambitions étranges, aux mélodies sublimes, aux instants de grâce nombreux. Mais il est avant tout un pan de mon histoire, et Paddy McAloon un héros de mon adolescence. Parce qu’un jour, à l’aube des années 90, cet album m’a enseigné qu’une chanson pop pouvait adopter un rythme de boléro. Et plus rien n’a jamais été pareil.

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New York en mosaïque

J’en ai tellement rêvé que je l’appréhendais. L’envie est née il y a longtemps, vers mes seize ans, ma période cinéphile entre toutes. C’est devant les films de Woody Allen que j’ai commencé à prêter à New York une identité particulière, distincte des autres villes américaines qui n’étaient encore qu’un fantasme adolescent confus. Pour moi qui habitais alors loin des grandes villes, avec l’impression de vivre loin de tout et des activités culturelles en particulier, elle a pris l’allure d’un rêve inaccessible. Un endroit où les personnages de ces films fréquentaient des cinémas d’art et d’essai ou goûtaient dans des salons de thé russes, une ville à l’identité forte et tellement belle (et pas qu’en noir et blanc sur fond de Gershwin). Paris, quand j’y suis arrivée quelques années plus tard, s’est confondue dans mon esprit avec cette vision d’un endroit riche de possibles et d’occasions, et mon histoire d’amour avec ma propre capitale, encore si chère à mon cœur au bout de vingt ans, est sans doute née de là. Mais New York restait un but inaccessible, la ville que je m’étais juré de visiter un jour en croyant que ce jour-là ne viendrait jamais.

Les années ont passé. J’ai voyagé, un peu, jamais beaucoup. J’ai traversé l’Atlantique pour rejoindre en vacances une amie qui s’est mariée là-bas, j’ai vu Houston, La Nouvelle-Orléans, visité un peu le Texas. Tous les autres allaient à New York, s’ils partaient aux États-Unis, mais je ne faisais qu’en rêver. Et puis j’ai eu quarante ans et reçu un cadeau. Parce que ma sœur savait à quel point je désirais ce voyage, parce que la famille et les amis ont eu la générosité de jouer le jeu, et puis mai 2017 est enfin arrivé.

J’ai commencé ce compte-rendu dans ma chambre d’hôtel pour le terminer en plein jetlag quelques heures après mon retour. Entre deux, la forme de mes souvenirs a déjà commencé à changer. Les moins agréables commencent à s’estomper (parce qu’il y en a toujours, quoiqu’on cherche à se convaincre du contraire – ici, des moments d’épuisement que je n’avais pas anticipés et qui ont un peu gâché certaines expériences). Les autres gagnent déjà une patine nostalgique un peu irréelle.

L’ensemble forme une mosaïque d’instants et de détails sans cesse différents, impossibles à retranscrire dans sa globalité. Il y a eu de purs moments de grâce et des moments de douleur sourde posée comme une barrière. Des moments d’introspection et des moments partagés en famille ou entre amis. Des passages attendus et des surprises au coin des rues. Des souvenirs qui remontaient de très loin et d’autres que je créais sur l’instant. Des moments intimistes et des visions grandioses. Du descriptible et de l’insaisissable. Non pas une expérience d’un bloc, mais une somme hétéroclite de petits instants impossibles à embrasser d’un regard.

J’ai pris le pli de noter, chaque soir, les grandes et petites étapes de la journée pour ne rien oublier. J’ai noté les monuments, les coins de rue, les chansons ressurgies sans prévenir, les cartes postales et les repas, les bouffées d’émotion, les essayages au fond d’une boutique en bord de mer, les pauses nocturnes dans des parcs animés, les pensées qui m’ont traversée et que je voudrais garder. Les moments où la ville est devenue mienne et ceux où une barrière s’est interposée. Ces moments-là aussi font partie de l’expérience, les instants de fatigue ou de malaise, les hésitations, la tristesse de les voir gâcher des minutes et des heures qui ne devraient être que précieuses, parce qu’elles sont comptées. Un voyage, pour être complet, ne saurait en faire abstraction. On en sourit, plus tard, on finit par chérir ces souvenirs-là aussi.

Je n’ai pas été heureuse constamment dans ces rues, mais je l’ai été assez pour m’en souvenir longtemps. Surtout, j’ai confronté un rêve adolescent à la réalité d’une ville ; et c’est la ville qui a gagné, dans toute sa dimension imprévisible. Elle a gagné parce qu’elle ne ressemblait en rien aux images façonnées pendant toutes ces années, ou si peu, et c’est le plus beau dans cette histoire. Elle n’est pas qu’un fantasme ; j’y ai vécu onze jours, et je l’ai regardée vivre autour de moi.

Tout le monde m’avait répété que visiter New York donnait l’impression de se balader dans un décor de film tant le cinéma nous a rendus les lieux familiers. Je n’ai curieusement presque jamais eu cette impression. Tout au plus la découverte du métro m’a-t-elle immédiatement rappelé celui du jeu Silent Hill : The Room (pendant ces onze jours, j’allais m’y perdre presque autant). Les détails sont familiers, pris un par un : la forme de tel building, le clinquant des néons, l’omniprésence de ces escaliers métalliques à l’extérieur des bâtiments. Mais rien ne nous prépare à la façon dont ils sont disposés dans l’espace. Les rues sont beaucoup plus vastes que je ne m’y attendais, les arbres beaucoup plus présents. C’est ce qui me frappe toujours en premier dans les villes américaines, l’espace et la façon dont il modifie notre vision du lieu. J’avais imaginé New York avec des représentations européennes sans grand rapport avec ce que j’ai trouvé sur place.

Il faut dire que mon premier aperçu fut le quartier de Chelsea, plutôt que Times Square ou le Brooklyn Bridge qui ont ancré certaines images dans nos esprits. Chelsea aux bâtiments plus bas, aux couleurs de brique douce, à l’ambiance paisible. C’est là que j’ai vécu onze jours, à deux pas du Chelsea Hotel à l’histoire glorieuse et sordide à la fois, associé pour moi à Patti Smith qui y vécut avec Robert Mapplethorpe (elle en parle dans son magnifique livre Just Kids), pour d’autres à la chanson de Leonard Cohen ou au meurtre de Nancy Spungen par Sid Vicious. L’ironie veut qu’il soit vite devenu pour moi un lieu familier parmi d’autres, un repère devant lequel je passais trois fois par jour. C’est l’un des aspects que j’aime le plus dans les voyages, ce moment où un quartier devient le nôtre pour la durée du séjour. On y prend ses habitudes, on repère l’épicerie ou le drugstore qui nous dépannera souvent, on se promet de tester telle boutique ou tel restaurant, on ne le fait pas toujours.

J’ai habité onze jours un bout de la 23ème Rue, entre la 9ème Avenue et la 5ème. J’ai beaucoup fréquenté un deli ouvert toute la nuit près de mon hôtel, j’y ai pris des petits déjeuners, fait la monnaie pour la lessive, rédigé des cartes postales tard le soir. Mon territoire s’arrêtait au Flatiron Building et au coin de verdure paisible du Madison Square Park où j’ai mangé un soir sur des tables en plein air. Le premier soir, un peu sonnée par le jetlag, je me suis émerveillée de découvrir ce New York-là, qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais projeté. J’ai dîné dans un deli avec ma sœur arrivée le jour même de Bruxelles, et c’était émouvant de nous trouver enfin là toutes les deux, avec la personne qui connaît le mieux mon rapport aux États-Unis parce qu’elle partage le même, parce qu’on en a rêvé ensemble adolescentes, une image naïve façonnée par les films et les clips, parce qu’on s’est rejointes adultes dans la réalité de ce pays, dans cette ville désirée entre toutes. C’est pour la même raison, je crois, qu’on a tenu à traverser ensemble le Brooklyn Bridge à pied, quelques jours plus tard, éblouies par la vue grandiose de Manhattan au bord de l’océan qui a fait émerger ces images adolescentes et les a, le temps de la marche, rendues un peu plus réelles.

Dans sa chanson « Hey Manhattan », Paddy McAloon de Prefab Sprout capture très justement l’impression qui nous habite à la veille de découvrir New York quand on vient de loin : l’écart entre fantasme et réalité, la force des symboles dont on pare la ville – il s’y décrit remontant la 5ème Avenue pour le simple plaisir de penser que Sinatra l’a foulée lui aussi. Visiter New York, c’est naviguer constamment entre l’envie de voir tel lieu, associé pour nous à tel symbole, et celle de se laisser surprendre par ce que nous offre la réalité de la ville. Je ne prétendrai pas avoir échappé à cette naïveté-là ; si je suis entrée prendre le café chez Tom’s Restaurant, non loin de Central Park, c’est pour voir de mes propres yeux le lieu décrit par Suzanne Vega dans « Tom’s Diner ». L’expérience n’a pas été inoubliable dans ce café bruyant et bondé, un jour où la fatigue commençait à me rattraper. Mais la chanson est assez visuelle pour que les images se soient imposées d’elles-mêmes : j’ai vu précisément ce coin près de la vitre où la narratrice observe le monde en attendant qu’on lui serve son café. J’étais assise au même comptoir. En chemin, j’ai vu la cathédrale dont elle entend sonner les cloches dans le dernier couplet.

Ce ne sont pas des images de films qui me revenaient, ou si peu, mais plutôt des paroles de chansons à tous les coins de rue. Mon cerveau s’était transformé en radio qui m’en recrachait sans cesse des bribes. En allant voir un concert sur Ludlow Street le deuxième soir, j’ai été très émue de découvrir la rue dont parle Suzanne Vega, encore, dans sa très belle chanson du même titre, consacrée à la mort de son frère et à la nostalgie des lieux qu’ils fréquentaient dans leur jeunesse. Visitant Bleecker Street dans Greenwich Village, je suis passée devant la boutique d’une voyante en me demandant si c’était celle qu’évoque Joni Mitchell dans « Song For Sharon » que j’écoutais un peu plus tôt (« There’s a gypsy down on Bleecker Street/I went in to see her as a kind of joke/She lit a candle for my love luck/And eighteen bucks went up in smoke. ») Un peu plus tard, je tombais par hasard sur l’ancien emplacement du CBGB’s, mythique salle de concert, et j’écoutais Patti Smith dans un café qui lui fait face, étonnamment émue de faire coïncider cette musique et les lieux qui l’ont accueillie.

Un matin de jetlag et d’anxiété dans l’attente du résultat des élections, j’ai traversé Times Square en écoutant la chanson de Marianne Faithfull, qui a pris dans ce lieu irréel un relief plus grand que jamais : c’est d’addiction à la drogue que parle la chanson, mais jamais elle n’avait résonné à ce point, dans ce qu’elle dit de décalage et de solitude, de contraste entre ce qu’on éprouve en son for intérieur et l’agitation insensée de ce lieu aux écrans hystériques et aux couleurs criardes. Ce jour-là, l’espace d’un instant, cette chanson était la mienne. Elle devait revenir m’habiter régulièrement au cours du séjour. Et je me suis étonnée qu’une chanson porteuse d’un tel mal-être puisse rester associée à un moment de perfection euphorisante, un moment où mon propre malaise passager devenait un futur souvenir marquant, une histoire à raconter.

J’ai vu deux concerts pendant mon séjour à New York. Dans Ludlow Street, j’ai rejoint Claire, Skye et Gaëlle, les membres du groupe Sirius Plan que je connais de Paris et qui s’y produisait chez Piano’s. Le lendemain, je les retrouvais totalement par hasard dans un coin de Central Park. Et puis le soir de ce dimanche irréel où tout le monde me félicitait pour le résultat des élections françaises (jusqu’au vendeur du Dunkin Donuts qui m’a lancé un « Vive Macron » en français dans le texte), je me suis rendue dans un bar de Brooklyn pour y voir Eszter Balint, dont j’avais raté en 1999 l’unique concert français, dans le cadre des « Femmes s’en mêlent », alors que j’écoutais en boucle son premier album Flicker. Très émue de la voir prendre un visage et une voix parlée, d’échanger brièvement avec elle pour lui dire mon plaisir de la voir enfin jouer. Le bar s’appelle Barbès, d’après le boulevard parisien, et j’y ai assisté, dans l’ambiance intimiste d’une salle minuscule, à la création de nouveaux morceaux encore jamais joués en public. Un contraste saisissant avec le reste de la journée passée dans les décors imposants de Central Park et de Times Square.

Embrasser ce voyage d’un seul coup d’œil m’est impossible : tout n’est qu’une mosaïque d’instants, un collage de vignettes, de lieux tous différents. Rien ne m’avait préparée à la variété d’ambiances que New York vous balance constamment au visage. On peut se balader un matin sur la High Line, cette promenade plantée aménagée sur d’anciens rails, admirer la vue paisible, faire une course au Chelsea Market encore à peu près vide, et recevoir l’après-midi comme une gifle la vision imposante de la ligne des toits de Manhattan depuis le Brooklyn Bridge. Tout n’est que contrastes, tout n’est qu’une suite de moments.

Je me suis perdue dans le métro, dans Chelsea, dans les rayons de Macy’s, dans Central Park en cherchant Strawberry Fields ; j’ai perdu ma montre quelque part au milieu de l’herbe. J’ai mangé un onigiri à Chinatown, des cannoli à Little Italy, des latkes en face du Flatiron, une tourte au chili végétarien dans le food court du Chelsea Market, un cookie peanut butter/jelly à tomber par terre dans un joli café de Brooklyn, partagé une pizza avec les membres de Sirius Plan après leur concert. J’ai voyagé avec ma sœur Elodie et ma belle-sœur Tanya, avec mes amis Hélène et Tim de Houston qui m’ont rejointe vers la fin, je me suis baladée seule par choix et par envie, j’ai vu une pièce au Pearl Theatre avec les écrivaines Ellen Kushner, Delia Sherman et leur amie Liz Duffy Adams en parlant de leur prochain voyage à Paris, où j’ai connu Ellen et Delia il y a neuf ans. J’ai acheté un débardeur à Williamsburg, un T-shirt à Coney Island, des sandales et du thé à Greenwich Village, un pendentif en forme de crâne d’oiseau au Chelsea Market, un maneki neko à Chinatown, un feutre à tatouages dans un musée.

J’ai pris en photo la plage déserte de Coney Island et le coin de Lafayette Street où a vécu David Bowie. J’ai calculé le décalage horaire pour écrire à des gens, envoyé des photos du bord de mer à une amie alors que je m’y trouvais encore, traduit un e-mail dans ma chambre d’hôtel pour une autre avant le petit déjeuner. J’ai rédigé une carte postale pour chacune des personnes qui ont permis ce voyage. J’ai dîné de chips et de cookies dans ma chambre d’hôtel le jour où mon corps s’est mis en grève. J’ai vu des toiles de Hopper au Whitney Museum et de Frida Kahlo au MoMA (et beaucoup trop d’impressionnistes à mon goût), des croquis préparatoires du Silence des agneaux au Museum of the Moving Image, un graffiti de M. Chat au bord de la High Line, des gens qui jonglaient à la nuit tombée près de l’arc de triomphe de Washington Square Park. J’ai aperçu l’Empire State Building sans le reconnaître et la Statue de la Liberté depuis le terminal de ferry de Battery Park. J’ai adoré emprunter de nuit la 7ème Avenue colorée par les néons. Je me suis à nouveau perdue dans le métro. J’ai connu des moments de joie pure et des jours de migraine sourde, renoncé à voir certains lieux et découvert d’autres que je ne connaissais pas, cherché si l’inspiration pouvait me revenir pour écrire, je l’ai presque trouvée à Coney Island.

Un moment de grâce absolue, Coney Island, qui mérite un paragraphe à lui seul. Une heure de trajet dans un métro quasiment vide et, tout au bout, un vrai décor de film, ce parc d’attraction fermé en bord de mer, tous ses manèges figés, couleurs vives sous un ciel gris et venteux qui rendait l’instant irréel comme dans les meilleures histoires. J’ai longé la jetée à moitié vide, acheté quelques souvenirs, regretté d’avoir laissé mon réflex à l’hôtel, je suis descendue sur la plage déserte, j’ai marché jusqu’à la mer, regardé les oiseaux, ramassé des cailloux et du verre poli par la mer, et je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu réécouter Patti Smith, et Horses est devenu la bande-son d’un moment inoubliable. C’est pour ces instants-là que j’aime voyager seule, parce que certains sont par nature impossibles à partager. Ce n’était plus le Coney Island des films ou des cartes postales, ni celui des autres touristes, c’était le mien, celui que j’emporterais avec moi. Je n’ai pas les mots pour décrire cet instant passé face à la mer, à la pointe sud de Brooklyn, sur une plage qui ressemblait étonnamment à celle de mon enfance, avec Horses dans les oreilles et l’impression d’être plus vivante que je ne l’ai été de tout le séjour.

J’écris ces moments pour les garder autant que pour les partager. J’aime l’idée qu’ils continuent à exister concrètement quelque part. De ma découverte de La Nouvelle-Orléans il y a onze ans, j’avais fait le matériau d’une nouvelle. Si l’écriture, qui me déserte depuis quelque temps, devait revenir, j’aimerais que ce soit quelque chose de New York qui la réveille. La ville ne m’a pas déçue, bien au contraire : le plus beau cadeau qu’elle m’ait fait, c’est de ne ressembler à aucune de mes attentes. Ce matin au retour, dans le RER de 7h, les couleurs de la région parisienne étaient douces sous le soleil, même la teinte des arbres était étrangère. Je rentre plus riche d’images et de souvenirs, et de quelque chose d’indéfinissable et de très doux. Voilà, j’ai vu New York, j’ai rapporté quelque chose d’elle qui n’appartient qu’à moi. J’espère la revoir un jour. En attendant, elle fait désormais partie de mon histoire.

Merci à chacun de ceux et celles qui ont rendu ce voyage possible, qui m’y ont accompagnée. C’est l’un des cadeaux les plus précieux que j’aie jamais reçus.

PS : Quelques photos au reflex seront ajoutées progressivement dans cet album.

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L’Opéra de quat’sous

J’ai longtemps cru, sur un malentendu, que je n’aimais pas L’Opéra de quat’sous, seulement sa fabuleuse musique composée par Kurt Weill. Ma première vision de la pièce de Bertolt Brecht elle-même m’avait laissé une impression de malaise tenace. La version que j’avais vue était grinçante et d’une noirceur totale, peuplée de personnages tous plus odieux les uns que les autres, à l’exception de Jenny la prostituée qui l’éclairait de sa lumière. Comme si la pièce tout entière avait été contaminée par la vision qu’y prêche Jonathan Peachum d’une humanité nécessairement mauvaise car elle n’en a pas le choix.

La version que j’ai vue hier soir au théâtre Jean Arp de Clamart, dans la mise en scène de Jean Lacornerie, en est l’exact opposé. Je connais trop peu la pièce pour savoir laquelle des deux versions est la plus fidèle aux intentions d’origine ; ce que je sais en revanche, c’est que j’ai vu hier « ma » version, celle qui m’a transportée autant que sa musique le fait depuis plus de quinze ans. Une vision plus chaleureuse et plus ambiguë à la fois, qui rend aux personnages toute leur gouaille et leur humanité, jusque dans leurs bassesses, leurs retournements de vestes et leurs trahisons, leurs grandes leçons de morales ou leur volonté de profiter de la vie même si c’est au détriment des autres, puisque la société ne leur fera jamais de cadeaux.

La mise en scène est riche de détails inventifs et surprenants, depuis l’utilisation déroutante de marionnettes pour incarner les figurants jusqu’à une scène où Peachum descend dans le public pour menotter un spectateur. Les acteurs sont tous parfaits, y compris vocalement. J’ai apprécié le choix de laisser les chansons en allemand, quoique les sous-titres soient parfois difficiles à suivre pour les scènes les plus prenantes (notamment la poignante chanson finale de Mackie devant l’échafaud, dont je connais mal le texte). C’est vraiment dans leur langue d’origine qu’elles prennent toute leur ampleur et il leur manque toujours un petit quelque chose en traduction. Le mimétisme avec l’enregistrement que je connais par cœur était parfois troublant jusque dans les intonations – notamment sur « Barbara Song », dont je n’ai jamais aimé d’autre version mais qui m’a enchantée hier, et sur « Seeraüber-Jenny », l’une de mes chansons préférées du monde et de tous les temps, très proche ici de l’interprétation de Lotte Lenya.

Parmi les scènes qui m’ont marquée, me revient notamment le duo de Jenny et de Mackie sur la « ballade du souteneur » qui en rend toute l’ambiguïté et le décalage, la sensualité en plus : une chanson d’amour dont les deux voix sont discordantes et dont l’une des interprètes s’apprête à vendre l’autre. Et c’est la première fois que je goûte toute l’absurdité de ce deus ex machina de conte de fées qui conclut la pièce sur une pirouette avant de nous rappeler que, dans la réalité, les gens de basse naissance ne se voient jamais offrir cette chance-là.

J’ai d’ailleurs été frappée, maintenant que le message politique et social de la pièce commence à me devenir plus clair, par son actualité. La pièce date de 1928 mais ce qu’elle dit sur la lutte des classes, sur la violence née de l’aliénation sociale et sur l’oppression exercée sur les couches les plus pauvres de la société résonne encore. Comme le dit en substance le final du deuxième acte, « Wovon lebt der Mensch », que j’ai toujours trouvé particulièrement fort : avant de prétendre donner des leçons de morale aux plus pauvres, assurez-vous déjà qu’ils aient de quoi survivre.

Hier soir, en quittant le théâtre, j’avais les larmes aux yeux et un sourire béat jusqu’aux oreilles. Dix ans après cette première rencontre manquée, j’ai enfin retrouvé dans la pièce elle-même ce qui m’enchante tellement dans sa musique.

Si je ne peux pas vous montrer d’extraits de la pièce elle-même, France Musique a diffusé un concert privé avec la troupe qui vous donnera une idée du rendu musical des morceaux. Ici, le final de la pièce correspondant à son improbable happy end. De gauche à droite : Amélie Munier (Lucy), Nolwenn Korbell (Jenny), Pauline Gardel (Polly), Vincent Heden (Mackie), Jacques Verzier (Jonathan Peachum), Gilles Bugeaud (Tiger Brown), Florence Pelly (Celia Peachum).

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“Layers of Fear” ou la maison devenue folle

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Dans ma quête du jeu vidéo fantastique parfait, ma grande joie et ma grande frustration aura été de croiser sur mon chemin la série des Silent Hill il y a cinq ans. Série qui touche pour moi à une telle forme de perfection (dans ses trois premiers épisodes en tout cas) qu’elle allait devenir une sorte d’obsession, ainsi que l’œuvre à l’aune de laquelle je devais juger tous les autres jeux – ce qui, très souvent, revient à regarder une honnête série B en espérant vainement y retrouver des échos d’un chef-d’œuvre incontesté. Ce que j’ai trouvé d’indicible et de fascinant dans les rues embrumées et les couloirs torturés de Silent Hill, je croyais ne plus jamais le rencontrer dans un jeu.

Jusqu’à ce qu’on me conseille Layers of Fear.

Pour évacuer le sujet d’emblée, la principale réserve que j’émettrai à l’encontre de ce jeu est qu’il arpente un territoire que Silent Hill a déjà défriché ; la plupart des effets, pris séparément, y ont déjà été explorés. Le jeu m’a semblé beaucoup s’inspirer de la série, et notamment de la terrifiante démo jouable de l’épisode abandonné qui aurait dû être réalisé par Guillermo Del Toro et Hideo Kojima, démo où le joueur tournait en boucle dans un appartement qui se métamorphosait peu à peu. Le gameplay de Layers of Fear en est assez proche : caméra subjective, décor unique dont on guette les transformations successives et où l’on cherche les objets, gestes et autres déclencheurs qui font avancer le jeu en dévoilant l’histoire. Le décor est ici la maison d’un peintre où il semble que quelque chose se soit produit – quelque chose de dramatique et de terrifiant comme il se doit. Les murs sont chargés de tableaux, des objets oubliés ici et là suggèrent un contexte qui se précise peu à peu : alcoolisme, blocage créatif, problèmes conjugaux et le spectre omniprésent de la folie.

Au terme d’une première exploration de la maison, le joueur, placé face au tableau que le peintre a laissé inachevé dans son atelier, bascule soudain dans un cauchemar éveillé. Le voilà qui erre dans une enfilade de pièces qui se succèdent dans un ordre aléatoire ; on peut quitter une pièce, franchir la porte en sens inverse et se retrouver face à un nouveau décor. Les phénomènes surnaturels s’y multiplient : chutes d’objets, métamorphoses du décor autour de nous, aberrations architecturales, cris, sanglots et bruits divers qui sont autant d’échos d’un passé traumatique. Tout est fait pour déstabiliser le joueur, qui sait constamment que les choses vont déraper sans jamais savoir par où la hantise va surgir.

Plus on progresse dans le jeu, plus la folie du peintre contamine le décor, devenu un miroir de sa psyché torturée. Motif propre à Silent Hill, là encore, mais que j’avais rarement vu exploré aussi efficacement ailleurs, jusque dans la bande-son qui suggère un hors-champ terrifiant. Le malaise que suscite le jeu m’a rappelé, par moments, celui que m’inspirent les tableaux de Jérôme Bosch (l’un des rares peintres dont je sois incapable de regarder les œuvres). Peu à peu, l’architecture elle-même devient folle : meubles collés au plafond, pièce qui s’ouvrent sur de nouvelles dimensions lorsqu’on lève les yeux, passages cachés dans des recoins improbables (comme dans ce bureau décoré d’un portrait dérangeant, où la sonnerie lancinante d’un téléphone s’échappe d’un passage secret qu’il faut localiser).

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L’un des reproches formulés par certains joueurs est le manque de défi proposé, les actions se bornant souvent à ouvrir des tiroirs et explorer les pièces pour trouver des objets qui nous révèleront de nouveaux fragments de l’histoire. Un aspect que, pour ma part, je n’ai pas trouvé dérangeant, car le challenge dans un jeu vidéo m’intéresse beaucoup moins que la découverte de l’intrigue et le fait de vivre l’expérience du jeu jusqu’à son terme. Dans un jeu aussi oppressant et angoissant, qu’on s’efforce de finir le plus vite possible pour s’échapper de ce cauchemar, une relative facilité me semble même plutôt bienvenue. Le jeu lui-même est bref mais très dense, notamment par la variété des effets ; il se répète extrêmement peu. Partant de là, on sait que tout devient possible : illusions d’Escher, visions infernales, dessins d’enfant qui envahissent les murs, fantômes, poupées et tableaux dans tous les recoins, décors qui se modifient derrière votre dos, murs qui fondent ou se désagrègent, disques joués à l’envers pour mieux vous hérisser, et j’en passe.

Le résultat est un jeu qui vous maintient dans un état d’anxiété constante et vous offre des moments de trouille authentique comme je n’en avais jusque-là connu que dans Silent Hill. Pas celle qui repose sur les effets de surprise (quoique les jump scares soient ici assez malins) mais celle qui vous prend aux tripes, née de l’impression de profonde anomalie qui suinte des murs et vous donne l’impression de toucher la folie du doigt, d’explorer les méandres d’un cerveau dérangé. Si l’histoire et son dénouement restent relativement classiques, le travail sur la peur et l’étrangeté est d’une finesse que j’ai rarement vue ailleurs. Il manque sans doute un petit quelque chose qui en ferait un chef-d’œuvre mais l’ambiance, la mise en scène et le sens du détail font de Layers of Fear un voyage intense et dérangeant, à déconseiller absolument aux âmes sensibles.

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‘Words of Radiance’, un voyage au long cours

The Way of Kings par Michael Whelan

(c) Michael Whelan

Ceux qui m’ont croisée ces derniers mois m’auront sans doute entendue parler de mon gros chantier de traduction en cours, qui est aussi une forme de record personnel : Words of Radiance de Brandon Sanderson, suite de La Voie des rois (The Way of Kings) et deuxième volet de la série des Archives de Roshar (The Stormlight Archive). Un record, disais-je, car si La Voie des rois pesait dans les mille pages en V.O., Words of Radiance lui est encore supérieur en taille. Quoique je ne sois pas la dernière à insister sur le volume du bestiau (notamment pour râler sur mon absence de vacances cet été), j’ai constaté que les gens s’étonnaient quand je leur apprenais que la longueur du roman n’était pas sa vraie difficulté. D’où l’envie de m’expliquer sur ce point, d’autant plus que je parle rarement traduction sur ce blog.

Quelques mots sur l’intrigue pour commencer. La série raconte l’histoire d’une guerre aux motifs obscurs qui oppose un peuple humain, les Aléthis, à une espèce humanoïde récemment découverte, les Parshendis ; ces derniers ont revendiqué l’assassinat du roi aléthi Gavilar Kholin le soir même où il signait un traité avec eux. Les principaux fils d’intrigue s’intéressent à trois personnages : Kaladin, un esclave envoyé au casse-pipe lors de cette guerre et qui survivra en se découvrant d’étranges pouvoirs ; Shallan Davar, une jeune voleuse qui devient l’élève de l’érudite Jasnah Kholin, la fille du roi, laquelle enquête sur la réalité historique d’événements mythologiques ; et Dalinar Kholin, le frère de Gavilar, ancien guerrier devenu pacifiste et que certains croient fou car il est hanté par des visions du passé. Toutes ces intrigues (ainsi qu’un certain nombre d’histoires secondaires consacrées à d’autres personnages) finissent par se rejoindre, dressant un tableau général des événements tout en confrontant différents points de vue.

Words of radiance

Traduire un livre de cette taille, ce n’est pas l’épreuve inhumaine qu’on attendrait, simplement un autre type de voyage. C’est le volume de travail de trois livres de taille moyenne, mais étalé sur un délai trois fois plus long. Quelque part au cours du processus, le temps se dilate, particulièrement pendant les relectures, la phase qui m’occupe à présent. Arrivé au bout de 300 pages, on songe que l’histoire est encore en train de s’installer là où beaucoup d’autres toucheraient déjà à leur fin. On s’en étonne, mais la tâche ne paraît pas écrasante pour autant, simplement plus lente. Dans le cas présent, j’ai l’avantage d’avoir déjà survécu à La Voie des rois, au prix de pas mal de sueurs froides et d’arrachages de cheveux ; je sais que je peux recommencer.

La difficulté de traduire la série des Archives de Roshar tient à un double facteur : le volume des livres associé au nombre de termes à inventer. Je crois avoir connu l’une des plus grosses trouilles de ma carrière face au lexique de La Voie des rois : une liste de quelques centaines de néologismes, entre les noms de lieux, de plantes ou d’animaux, les termes historiques, mythologiques ou religieux propres à l’univers développé, les systèmes de magie, surnoms des personnages, noms de leurs chevaux ou de leurs épées, et j’en passe. Le tout (et c’est là que l’expérience se corse) sans connaître en détail les tenants et aboutissants de l’intrigue, puisque la série est encore en cours d’écriture. J’ai la chance d’être en contact avec l’assistant de l’auteur, toujours très réactif et parfaitement au fait des moindres détails ; simplement, si je m’interroge sur 500 termes (j’exagère à peine), je ne peux pas le questionner sur tous et il faut me limiter aux plus problématiques.

Roshar-Iri

L’une des particularités de La Voie des rois (nettement moindre sur Words of Radiance où l’intrigue s’est beaucoup précisée), c’est celle de l’entrée dans un univers où toutes les clés ne nous sont pas données d’emblée, à l’image d’un prologue énigmatique qui voit dialoguer des figures mythiques encore inconnues du lecteur. Les fils d’intrigue sont nombreux et mettent parfois en scène des personnages dont le lien avec les autres paraît plus que ténu. Surtout, on est catapulté dans un univers où les éléments culturels, historiques, mythologiques nous sont distillés au compte-goutte, le plus souvent en arrière-plan, sans beaucoup d’explications. Un dialogue peut faire référence à une coutume ou à un événement passé qui nous sera expliqué 800 pages plus tard.

Le problème, en tant que traductrice, est surtout de devoir avancer à l’aveuglette. Je commence à connaître assez les univers de Brandon Sanderson pour savoir qu’il n’est pas avare en rebondissements et révélations difficiles à anticiper. Il me rappelle par moments la capacité qu’avait J.K. Rowling, dans les Harry Potter, à déguiser des éléments d’intrigue essentiels au milieu de digressions amusantes (rappelez-vous le sablier permettant à Hermione de dédoubler ses heures de cours dans Le Prisonnier d’Azkaban). Ici, le moindre détail peut devenir capital ; le problème est que je n’en sais encore rien à ce stade. Il faut constamment questionner, anticiper, chercher les pièges, par exemple quand les chapitres s’ouvrent sur des extraits de lettres dont on ne sait si elles sont écrites par un homme ou une femme, ni si cette personne s’adresse à un proche qu’elle tutoie ou à une personne moins familière qu’elle vouvoie. Le choix des termes, de ce point de vue, est délicat : il faut fixer des néologismes en espérant que les développements futurs de l’intrigue ne viendront pas contredire mes décisions.

Shallan par Michael Whelan

Shallan par Michael Whelan

J’ai connu par exemple une petite frayeur devant un paragraphe de Words of Radiance qui mettait en parallèle deux catégories de personnages aux noms très semblables en anglais : les « Voidbringers » (terrifiantes créatures mythiques que j’ai appelées « Néantifères ») et un groupe baptisé « Dustbringers » dont on ne sait pas encore grand-chose à ce stade et que j’ai nommés « Désagrégateurs ». Les deux termes choisis en français ayant des structures différentes, il a fallu quelques contorsions pour que la phrase qui les compare conserve un sens – mais ça aurait pu être bien pire. Puisque le français ne possède pas la même souplesse que l’anglais, qui peut se permettre d’accoler deux mots pour en créer un troisième, il faut régulièrement s’éloigner de la lettre pour trouver un terme qui sonne juste sans trahir le sens (cas de figure bien connu des traducteurs de SF et de fantasy).

Ainsi, un même mot peut être traduit différemment selon les occurrences. Le plus flagrant est ici « storm », omniprésent dans le récit car le monde de Roshar est balayé par des tempêtes d’une violence effroyable qui influencent aussi bien le mode de vie des personnages que leur langage. « Highstorm » devient ainsi « tempête majeure », les « stormwardens » qui prédisent leur arrivée deviennent des « fulgiciens », et Kaladin, qui gagne le surnom de « Stormblessed » pour avoir miraculeusement survécu à l’une de ces tempêtes, devient « Béni-des-foudres ». Quant à l’interjection « storms! », qui connaît plusieurs variantes, elle est notamment rendue par « bourrasques ! ». Je ne peux qu’espérer que ces multiples variations, souvent nécessaires dans le cours du récit, n’en viennent pas à se contredire lors de développements futurs.

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Illustration intérieure : page du carnet de Shallan

Et puis il y a d’autres choix, des choix constants – quelques centaines de termes, dont une majorité heureusement déjà fixée pendant la traduction de La Voie des rois. Des noms de plantes ou d’animaux sont cités sans plus d’explications, parfois transparents et parfois totalement obscurs (d’autant que, dans l’univers de Roshar, l’organique, le végétal et le minéral se confondent parfois ; on croise ainsi des arbres dont l’écorce évoque la pierre). D’autres choix sont plus discrets : fallait-il traduire ou laisser tels quels les « spren », ces esprits qui incarnent des émotions, des forces de la nature ou des abstractions ? J’ai choisi d’en faire des « sprènes », tout comme j’ai décidé d’accorder et de franciser « aléthi(e)(s) » ou « thaylène(s) » alors que « Alethi » et « Thaylen » (qui désignent à la fois deux peuples et leurs langues respectives) étaient invariables en anglais.

D’autres difficultés, encore, sont invisibles ; je bénis les passionnés qui ont créé le wiki Coppermind qui m’a beaucoup aidée lorsque, m’étonnant de ne pas retrouver dans La Voie des rois un terme que j’étais persuadée d’avoir déjà traduit, j’ai compris grâce à ce site qu’il fallait plutôt le chercher dans Warbreaker. D’où l’intérêt de faire traduire les différentes séries d’un auteur par la même personne, à plus forte raison lorsqu’il commence à les relier entre elles, de manière de moins en moins subliminale (son « Cosmère » est mon cauchemar, mais un cauchemar fascinant à explorer).

S’il y a une leçon qu’il faut apprendre pour devenir traducteur, c’est qu’il y aura toujours des erreurs. La traduction parfaite n’existe pas, on ne peut que faire de son mieux en espérant s’être posé les bonnes questions, avoir pris les bonnes décisions. Traduire la série de Roshar m’oblige à un degré supplémentaire dans le lâcher-prise. Il y a aura cinq livres, tous aussi volumineux, et j’avance à l’aveuglette ; les erreurs sont statistiquement inévitables. Je ne peux qu’espérer qu’elles seront invisibles et faciles à rattraper en tricotant quelques bouts de phrases. Arriver au terme du deuxième livre sans catastrophe majeure au niveau des néologismes m’emplit déjà d’une grande joie et d’un grand soulagement. Le voyage n’est pas toujours simple, mais c’est une aventure passionnante.

 

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