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“Jordan: The Comeback”, 27 ans après

Cet article est initialement paru sur le webzine Le Cargo, dans le cadre d’une nouvelle rubrique intitulée “Cargo culte” où les rédacteurs se repenchent sur des œuvres qui les ont durablement marqués. Pour ceux que le sujet intéresserait, l’ensemble de mes chroniques musicales pour le webzine est accessible ici.

Il faut sans doute, pour avoir reçu de plein fouet l’impact de cet album, avoir eu 14 ans en l’an de grâce 1990. Un âge de transition où la curiosité s’éveille et où certaines rencontres vous marquent à vie parce qu’elles vous exposent à des concepts nouveaux pour vous. Cette année-là, mes oreilles encore novices, nourries de tubes estampillés NRJ ou Fun Radio, allaient croiser la route d’une chanson au refrain accrocheur souligné de chœurs célestes : « Looking For Atlantis ». Assez intriguée pour acquérir l’album dont il était tiré, j’allais y faire une découverte qui changerait à jamais mon rapport à la musique.

Car en cette lointaine année 1990, un musicien anglais nommé Paddy McAloon avait eu l’idée insensée de composer une chanson pop autour de Jesse James sur un rythme de boléro. J’ignorais jusqu’alors qu’une telle chose était possible. Il y avait la pop d’un côté, les musiques dites classiques de l’autre, chacune dans son enclos telles les vaches bien gardées ; du moins l’avais-je cru jusque-là. Et soudain, les frontières éclataient en m’ouvrant des perspectives infinies.

Mythes et promesses

Jordan : The Comeback ne s’appréhendait pas en un jour ; mais on avait tout le temps, en cette époque pré-Internet, d’apprivoiser patiemment chaque album acheté avec notre argent de poche. Deux choses m’avaient immédiatement parlé, et n’ont jamais cessé de le faire : une impression de foisonnement et une part de mystère. Je connais cet album à la nuance près mais je ne suis toujours pas sûre de le comprendre. Quelle bizarrerie était-ce donc là, un album concept divisé en quatre parties dont les thématiques floues ne devaient m’apparaître que bien plus tard ? Quatre thèmes informels formant deux blocs sur chaque face ; avant l’invention du walkman auto-reverse, il fallait retourner la cassette juste après l’enchantement de « Moondog ».

Le fil conducteur de la première partie m’échappe encore. La deuxième, qui exerce sur moi la fascination la plus tenace, convoque deux figures de légende : celle de Jesse James et celle, jamais nommée, d’un chanteur à succès devenu reclus qui médite un retour prochain, et qui doit sans doute beaucoup à Elvis. La troisième partie, la plus transparente, explore les relations amoureuses : l’aveuglement des amants éblouis (« All The World Loves Lovers »), la promesse d’un mariage, la naissance d’un enfant (« Paris Smith »). La quatrième semble parler de religion ou de spiritualité ; Paddy McAloon, jamais à court d’idées farfelues, y adopte tour à tour la voix de Dieu (« One of the Broken ») puis celle, poignante, d’un Lucifer déchu rêvant d’un retour en grâce (« Michael »).

Bulle d’univers

Il y avait tant de choses dans cet album. J’allais passer les années suivantes à explorer patiemment toute la discographie du groupe, mais je revenais toujours à celui-là. Il ne possédait sans doute pas la perfection mélodique d’un Steve McQueen où tout trouve sa juste place ; mais il me racontait tellement plus d’histoires. Il faisait se télescoper les genres musicaux, les références, jouait sur la narration et la déformation des voix : des chansons au format plus sage côtoyaient le fameux diptyque « symphonie/boléro » consacré à Jesse James, quand « Michael » s’ouvrait sur des chœurs grégoriens. Il semblait fourmiller de hors-champ et, partant de là, inviter au voyage, presque une quête initiatique.

Plus qu’un album pop classique, c’est une suite de tableaux qui finissent par créer une bulle d’univers. La deuxième partie, nimbée d’une aura de mystère, restera toujours celle qui m’appelle ailleurs. Je n’ai jamais pu réécouter « Moondog », « Jesse James Bolero » ou la chanson-titre sans que ne remontent aussitôt des souvenirs de départs en vacances familiales, collée contre la vitre avec mon casque vissé aux oreilles pour scruter les bribes de décor éclairées par les phares dans la nuit. La musique les teintait de ses propres couleurs, et ces instants-là n’appartenaient qu’à moi. Tout mon rapport à la musique, toute la dimension presque sacrée qu’elle possède pour moi, sont contenus dans ces souvenirs-là.

Tiroirs secrets

Aux multiples dimensions de cet album riche en doubles fonds et tiroirs secrets s’ajoutait une couche de mystère plus personnelle : ces paroles complexes aux enchaînements parfois obscurs. Il me faudrait étudier encore bien des années la langue anglaise avant de comprendre pourquoi les textes m’échappaient à ce point. Le vocabulaire y est souvent alambiqué, les référence opaques ; je doute de parvenir un jour à comprendre les paroles de « Don’t Sing », la chanson au texte étrange qui ouvre l’album Swoon. Nous avons tous connu adultes ces moments où le sens d’une chanson qui nous accompagne de longue date nous devient soudain très clair ; vingt-six ans plus tard, j’ai encore de ces minuscules révélations en écoutant la voix de Paddy McAloon.

Ses interviews, découvertes plus tard avec l’arrivée d’Internet, m’ont fourni certaines des clés manquantes. Les clins d’œil, tout d’abord, qui parsemaient l’album : ici Elvis ou Jesse James, là Jimi Hendrix (« Machine Gun Ibiza »), ailleurs Agnetha Fältskog, l’une des chanteuses d’Abba, objet d’une fascination adolescente de Paddy, sur le sublime « The Ice Maiden » – d’où le caractère bancal de certains passages, rédigés dans un anglais volontairement boiteux comme s’ils étaient écrits par des non-anglophones (de quoi transformer à jamais votre écoute des paroles d’Abba). Paddy McAloon est le genre de musicien à décider soudain d’écrire une chanson sur l’an 2000 pendant qu’il en est encore temps – c’est ainsi qu’est née « Carnival 2000 ». Le genre aussi à étaler sa culture et ses références à tout bout de champ, mais avec une forme d’élégance, de naïveté presque, de cocasserie parfois, loin de toute arrogance.

L’heure de l’apothéose

Sans doute les arrangements des albums de Prefab Sprout vieillissent-ils un peu mal ; mais la beauté et l’évidence des mélodies me saisissent encore chaque fois. Et la perfection du mariage entre la voix chaleureuse de Paddy et les chœurs angéliques de Wendy Smith n’a jamais, à ce jour, cessé de m’enchanter. Quand leurs timbres s’entremêlent en ouverture de « The Ice Maiden », on touche à quelque chose de sublime qui me donne immanquablement des frissons, aujourd’hui encore.

Ironiquement, j’ai découvert le groupe au moment de son apothéose. Allaient suivre sept années de silence ; mais comment succéder à un monument comme Jordan : The Comeback ? Il y eut d’autres moments de grâce plus tard, la découverte du premier extrait d’Andromeda Heights dans l’émission de Bernard Lenoir en 1997, l’enchantement de trouver des pépites dignes de la grande époque sur le joli Crimson/Red en 2013, mais c’était déjà là un plaisir teinté de nostalgie. Les grandes heures de Prefab Sprout et leurs promesses étaient enfuies, ne restaient plus que des instants fugaces de magie à grappiller au vol.

Un pan d’histoire

J’appréhende presque, aujourd’hui, de vous présenter cet album ; j’ai trop peur que vous n’y entendiez pas les mêmes splendeurs que moi. Il est bancal, sans doute, longuet, un peu daté, inégal dans ses quatre parties, ambassadeur moins présentable et moins parfait qu’un Steve McQueen aux allures de classique ; mais c’est précisément pour ça qu’il ne ressemble à rien d’autre. Un album mutant aux ambitions étranges, aux mélodies sublimes, aux instants de grâce nombreux. Mais il est avant tout un pan de mon histoire, et Paddy McAloon un héros de mon adolescence. Parce qu’un jour, à l’aube des années 90, cet album m’a enseigné qu’une chanson pop pouvait adopter un rythme de boléro. Et plus rien n’a jamais été pareil.

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Dix-sept instantanés

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J’hésite toujours à parler musique en ces lieux virtuels, malgré la place qu’elle occupe dans ma vie. Je ne suis pas sûre que le sujet passionne ceux qui passent par ici, et ceux d’entre eux qui me suivent sur Facebook en entendent déjà largement parler. Mais j’ai eu envie de partager cette sélection ici, ne serait-ce que pour en garder la trace.

Certains d’entre vous connaissent peut-être Le Cargo, ce webzine auquel je participe depuis une dizaine d’années en tant que chroniqueuse, intervieweuse et parfois comme photographe — voire comme cadreuse débutante préposée aux plans fixes sur quelques rares vidéos. Notre petit rafiot reste principalement connu pour ses vidéos, notamment ses sessions acoustiques dont la plus ancienne remonte à 2007. Parfois semi-improvisées, parfois plus cadrées ou plus mises en scènes, parfois réalisées dans un cadre promo assez strict ou bien au contraire nées spontanément à la suite d’une rencontre. Certains artistes nous ont fait confiance à plusieurs reprises, d’autres font parfois un passage dans les sessions de leurs amis et collègues.

L’envie nous est venue récemment de nous y replonger pour proposer chacun une sélection de nos préférées. De manière évidemment très subjective : personne ne les a toutes vues et des critères très personnels s’y mêlent parfois, entre le rapport qu’on entretient à certains artistes et le fait d’avoir assisté à certains tournages et d’en garder des précieux souvenirs. Après réflexion, j’ai retenu seize sessions, pour dix-sept vidéos : il a été impossible de départager les deux vidéos composant l’une d’entre elles tant la magie de cette session repose sur leur contraste.

Il y a ici des sessions qui m’ont prise par surprise et m’ont fait découvrir certains artistes — comme ce plan saisissant sur Shara Worden de My Brightest Diamond reprenant Nina Simone a capella. D’autres qui sont des souvenirs marquants — comme cette après-midi passée avec Demi Mondaine et leur entourage dans un troquet de Bagnolet, pour une session que des raisons techniques ont failli faire capoter cent fois mais dont le résultat s’est révélé magique. Certaines capturent parfaitement l’identité des artistes, comme celle de Lidwine que je trouve d’une grâce très émouvante, d’autres surprennent en les dévoilant sous un jour inattendu — j’ai beaucoup vu sur scène Robi ou Phoebe Killdeer, mais je ne les ai jamais vues capturées à l’image de cette manière.

Il y aurait une histoire à raconter pour chacune ; j’ai eu la chance d’assister à six d’entre elles et je regrette encore d’avoir dû renoncer à une septième pour de bêtes questions de timing. Mais toutes me sont précieuses, et je tiens d’autant plus à les partager avec vous.

PS : Pour ceux que le sujet intéresserait, la liste de mes articles écrits pour Le Cargo est consultable à partir d’ici.

Photo : Nadine Shah, (c) Mélanie Fazi

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“J’ai appris à ne pas rire du démon” (Arno Bertina)

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Profitant d’un regain d’intérêt pour la lecture que j’avais sérieusement délaissée ces derniers temps, j’exhume de l’étagère où il prenait la poussière ce roman d’une appréciable brièveté (150 pages) acheté sur les conseils de l’excellente librairie Charybde dont l’un des piliers (il se reconnaîtra) partage mon goût pour la musique, l’histoire du rock et ses figures légendaires. Ici, rien moins que Johnny Cash, saisi à trois périodes de sa vie et de sa carrière, à travers le regard de trois personnages différents.

De la première partie, racontée par un vendeur de Bibles croisant un « John R. Cash » encore inconnu, je ne pourrai pas dire grand-chose car elle m’a semblé si anecdotique que je n’en ai quasiment rien retenu. La deuxième m’est apparue comme beaucoup plus touchante. Le narrateur est ici un policier, grand fan de Johnny Cash, qui se retrouve une nuit chargé de le surveiller à son arrivée en prison. Mais c’est un homme en triste état qu’il découvre face à lui, un camé visiblement en manque chez qui il reconnaît à peine son idole. « Aux États-Unis, » ironise ce dernier sans se rendre compte qu’il radote, « plus de docteurs ont entendu, en décrochant leur téléphone, « Hello I’m Johnny Cash », que de fans lors des concerts. »

La troisième et dernière partie est celle qui donne tout son sel au roman – en tout cas pour ceux qui, comme moi, s’intéressent finalement plus à la musique elle-même. Il s’agit d’un monologue du producteur Rick Rubin, au moment où il s’apprête à travailler avec Johnny Cash sur une série d’albums dont ils savent tous deux que ce seront les derniers, car la mort approche. Exaspéré par ce qu’est devenu le personnage, englué dans les faux-semblants et les bondieuseries, il cherche à réveiller chez lui une forme de violence et d’âpreté perdues avec le temps, le confronte à d’autres figures célèbres que Cash ne connaît pas (Nick Cave, Joe Strummer) et lui promet que ses plus beaux albums sont encore à venir.

Cette partie-là, contrairement aux autres, égrène les références et les citations, de Bob Dylan à Will Oldham – dont Johnny Cash enregistra une reprise, « I See a Darkness », que j’avoue trouver infiniment plus bouleversante que l’original, peut-être par ce que la voix crépusculaire d’un homme au bord de la tombe lui insuffle de profondeur et d’émotion. C’est cette facette de Johnny Cash que la troisième partie donne à voir, et des souvenirs ou impressions d’écoute se superposent forcément à la lecture. Le monologue est nerveux, habité, porté par l’urgence de la situation, et l’on s’interroge constamment sur la part de réel et de fiction, sur cette voix dont on ne sait plus très bien si elle est celle de Rick Rubin ou d’Arno Bertina. Le texte n’est pas exempt de tics d’écriture (ces bouts de phrase en anglais qui sonnent parfois un peu faux), ni d’une certaine vision du rock qui frôle parfois le cliché (cette volonté de réveiller les démons, de refuser de croire à la rédemption perçue comme bondieusarde). Et si le roman m’a semblé déséquilibré dans ses trois parties, cette troisième et dernière se révèle un superbe hommage : à la musique, à un homme légendaire et un peu grotesque à la fois, comme tout un chacun, à l’acte de création lui-même. Un hommage qui donne une furieuse envie de se plonger ou replonger dans ces derniers albums. Car ce que décrit Arno Bertina, ce que Rick Rubin cherche à réveiller une dernière fois, c’est bel et bien le fantôme qu’on y entend.

Bonus track : note de lecture sur le blog de Charybde 27.

 

 

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Des sons en images, collection printemps/été

Le retour de la désormais traditionnelle rubrique consacrée à mes aventures musico-photographiques de ces derniers mois. Vous trouverez au sommaire de cet épisode estival :

 

Uncovered Queens of the Stone Age, joli projet d’Olivier Libaux consacré à des reprises mélodieuses et dépouillées du groupe de Josh Homme, ici en session acoustique puis en concert dans le cadre somptueux de l’Eglise St-Eustache (session, photos session, photos live).

 

White Crocodile, formidable groupe de scène que j’ai vu faire des progrès spectaculaires en live en l’espace d’un an, et qui vient de sortir un premier EP excellent (session, photos live).

 

Le circus swing euphorisant et chaleureux de Gabby Young and Other Animals (photos live).

 

Exsonvaldes et Fiodor Dream Dog photographiés dans le cadre d’une excellente soirée organisée au Divan du Monde par les Balades Sonores (photos live de l’un et de l’autre).

 

La précieuse et inimitable Shara Worden alias My Brightest Diamond en session acoustique, dont j’attends impatiemment le nouvel album à paraître en septembre (session, portraits).

 

Et enfin mon coup de cœur de ce premier semestre : Demi Mondaine, qui m’a impressionnée aussi bien sur disque (Aether ne me quitte plus depuis sa sortie) que sur scène et qui nous a offert une session acoustique hors norme qui fut un moment assez fort à vivre (chronique, interview, photos live, session, photos de tournage).

 

Pour écouter quelques-uns de ces groupes, rendez-vous sur l’entrée suivante.

 

 

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