Blog

De l’interdiction de s’arrêter

IMG_4339

Une fois n’est pas coutume, envie de recopier ici tel quel ce texte publié l’autre jour sur Facebook, sur un coup de tête, et qui semble avoir trouvé des échos chez pas mal d’autres personnes, si j’en crois le nombre de commentaires, messages et témoignages que j’ai reçus depuis. Une réflexion que je me suis souvent faite ces quinze dernières années, et qui semble de plus en plus vraie. La façon dont on “consomme” la culture à l’heure actuelle, avec la notion d’immédiateté qui l’accompagne, ne fait à mon sens qu’accentuer les choses.

Pas mal de questionnements ressortent en cette semaine doublement symbolique pour moi, entre la réduction prochaine des doses du médicament qui m’a permis de tenir debout depuis le burn-out de l’automne dernier, et l’arrivée de l’étape que j’ai tellement attendue pendant ces neuf mois : celle où je n’ai plus ni projets en attente, ni chroniques ou interviews à préparer, ni nouvelles ou articles à écrire pour une date fixe, “juste” la traduction en cours, soit le boulot qui paie les factures et auquel je vais donc réellement pouvoir me consacrer à temps plein.

Je me dis qu’il faudrait un jour écrire noir sur blanc à ce sujet, mais je trouve de plus en plus insidieux, dans les métiers de la création, l’interdiction qui nous est faite de nous arrêter. Pas seulement pour des questions financières (rappelons que les indépendants n’ont ni congés payés, ni droit au chômage), mais une idée bien ancrée dans les esprits selon laquelle un artiste doit créer tout le temps, sans exception. Le pire étant pour moi la façon dont on finit par l’intégrer, en se disant que “les autres y arrivent”, que “c’est moi qui suis incapable d’assurer”, jusqu’à ce que la corde sur laquelle on tire finisse par lâcher. Au point que je me retrouve gênée d’admettre, quand on me pose la question, que je n’ai pas écrit de nouvelles depuis “La clé de Manderley” en août dernier, avant de me rappeler qu’il y a de très bonnes raisons à ça (projets chronophages, énergie réduite et nécessité de privilégier ce qui payait les factures). Au point que je suis gênée d’avouer que je ne veux pas envisager la reprise de l’écriture avant au moins l’automne. Parce que “faire une pause”, “recharger ses batteries”, vivre un peu entre deux textes en essayant de ne pas s’épuiser, ce n’est pas une réponse recevable.

Sans doute qu’on n’est pas égaux face à l’énergie qu’on est capable d’injecter dans la création, et sans doute que j’y suis plus sensible depuis l’an dernier. Mais je songe de plus en plus qu’il y a là une forme de tabou qui peut miner autant que la précarité associée à ces métiers. Sentir qu’on passe pour une feignasse quand on cherche simplement à trouver comment avancer au mieux n’est pas toujours très agréable. Et j’aimerais sincèrement comprendre un jour pourquoi, dans l’esprit des gens, l’idée même d’une pause passe pour de la paresse ou un caprice dès lors qu’on a fait le choix d’un chemin passant par la création. Et pourquoi, à force de se faire (plus ou moins gentiment) vanner sur le sujet, on finit par y croire soi-même.

 

  9 commentaires pour “De l’interdiction de s’arrêter

  1. 30 juin 2015 at 14 h 16 min

    Merci pour ce témoignage dans lequel je me suis retrouvée…
    Il faut avoir du cran pour en parler ! Il faut avoir du cran pour comprendre.
    Nous ne sommes effectivement pas tous égaux face à la santé, l’énergie, l’épuisement. Il est temps que les mentalités changent ! Merci et bravo !
    Prenez-soin de vous. 😉

  2. 30 juin 2015 at 14 h 18 min

    Du coup, j’en profite pour prolonger la discussion Facebook !

    Je crois qu’il y a un profond manque de considération de la société à l’égard des artistes. Tu parles à la fin de ton article « de se faire (plus ou moins gentiment) vanner sur le sujet ». Le fait que n’importe quel auteur ait connu cette expérience est, pour moi, symptomatique de ce désamour. C’est d’autant plus regrettable quand on sait qu’à l’époque de Florence, le mécenat a favorisé la création de nombreux chefs d’oeuvre et l’emergence d’un Âge d’Or… sans les moyens techniques d’aujourd’hui. Quand j’ai visité cette ville magnifique, j’ai été frappé de constater combien un contexte socio-économique favorable pouvait avoir de l’influence sur l’Art. Nos sociétés modernes sont bien plus riches et avancés techniquement que la Florence de la Renaissance, mais l’artiste n’est plus considéré, il y a comme une désacralisation, un désenchantement. Je trouve ça vraiment triste, surtout quand on voit le gaspillage des programmes télévisés. Il faut espérer que l’Art se retrouve à nouveau au coeur de la polis (au sens antique) et de la cité, comme durant la Renaissance. Pour moi, c’est moins une question d’argent que (et je reviens à ton article) que de temps, j’avais d’ailleurs, après une dépression, écrit un billet à ce sujet :
    http://escroc-griffe.com/2014/03/07/attendre/

    Pour moi, le temps est devenu un luxe aux yeux de nos contemporains, et c’est cette conception qui est en train de tuer de nombreux arts séculaires, ce qui explique pourquoi lire et écrire sont des activités si difficiles à mener dans le monde dit « moderne ».

    • Mélanie Fazi
      1 juillet 2015 at 23 h 19 min

      Oui, c’est une piste intéressante, je ne l’avais pas formulé comme ça. Merci d’avoir partagé le lien de ton billet.

  3. Christophe
    30 juin 2015 at 15 h 10 min

    Hello Mélanie,

    maintenir son cerveau en forme pour créer et une des choses les plus difficiles qui soient. Seuls ceux dont la routine est bien ancrée ou qui reçoivent des tâches toutes cuites pensent le contraire; il ne faut surtout pas les écouter.

    Je peux te recommander la lecture de http://www.creativitypost.com qui traite notamment du fonctionnement du cerveau pour la créativité. Le repos fait partie des outils nécessaires. Tant pis pour ceux qui ne comprennent pas.

    • Mélanie Fazi
      1 juillet 2015 at 23 h 26 min

      Merci pour le conseil, je vais aller regarder ça.

  4. Laurent Genefort
    1 juillet 2015 at 8 h 42 min

    Ouais, n’empêche, pendant que tu fais ton blog, t’écris pas ! 🙂

    • Mélanie Fazi
      1 juillet 2015 at 23 h 14 min

      Je ne relèverai même pas, très cher. 🙂

  5. 1 juillet 2015 at 19 h 44 min

    Un bien beau billet, brillamment brossé.
    Vous pouvez retourner écrire maintenant. 🙂

  6. Mélanie Fazi
    1 juillet 2015 at 23 h 15 min

    Je ne découvre vos commentaires que maintenant. Merci à tous !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *