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Vivre sans étiquette

Il y a des remarques qu’on voit régulièrement fleurir sur le Net, autour d’articles consacrés à la question du genre – certains aspects encore mal connus du grand public et autour desquels la parole commence à se répandre (le vaste spectre de l’asexualité, par exemple). Il y aura souvent quelqu’un pour commenter : « Ça devient grotesque, cette manie d’inventer des étiquettes. » Ou bien : « Pourquoi ces gens veulent-ils absolument rentrer dans des cases ? » Je me fais chaque fois la réflexion que ceux qui tiennent ce discours ont la chance de ne pas avoir eu à se poser ces questions.

J’en sais quelque chose. Je vis sans étiquette depuis quarante ans et j’espère encore presque chaque jour trouver la mienne.

La question de la différence est complexe. Certaines différences sont visibles et flagrantes, et doivent être d’une extrême violence à vivre pour les personnes concernées. D’autres sont plus discrètes et insidieuses. Ça peut tenir à des choses très bêtes, parfois. Il est communément admis qu’il existe chez l’être humain une pulsion qui le pousse à chercher un(e) partenaire, à se mettre en couple, à fonder une famille ou à vivre des aventures, en tout cas à chercher « l’âme sœur » qu’on nous vante depuis les contes de fée de l’enfance. C’est la chose la plus banale et la plus partagée au monde.

Cette pulsion-là, je ne l’ai pas en moi. Je le sais très bien : j’ai longtemps cherché. Pas parce que je ressentais un manque – il n’y en a jamais eu. Mais parce que les autres le ressentaient pour moi.

Il m’a fallu longtemps pour mettre des mots sur cette expérience. Je ne sais plus à quel âge je me suis rendu compte que ma vision du monde n’était pas celle des autres, que je ne les comprenais réellement pas. Adolescente, les filles qui rêvaient du prince charmant m’exaspéraient. Aujourd’hui encore, là où d’autres vont voir chez une femme célibataire une personne en manque ou en recherche, malchanceuse ou malheureuse, je vois une femme indépendante qui fait ses propres choix. Et il me faut chaque fois un effort pour me rappeler que ce n’est pas ainsi que les autres perçoivent les choses. Vivre seul me paraît tellement naturel, tellement simple, tellement désirable, que je suis depuis toujours sincèrement étonnée qu’il n’en aille pas de même pour les autres.

On me l’a bien fait comprendre, que j’avais « un problème ». Les filles adolescentes sont censées regarder les garçons ou d’autres filles, mais pas s’en foutre. Les filles d’une vingtaine d’années sont censées avoir des expériences (j’en ai connu une seule, il y a déjà longtemps). Celles de trente ans sont censées vivre avec quelqu’un, s’installer sous le même toit, fonder un foyer. Ce n’est pas normal d’être seul. Ce n’est pas normal de vouloir le rester.

Pour l’avoir connue dans d’autres domaines moins cruciaux, l’écriture notamment, mon expérience de la différence se résume souvent ainsi : faire ce qui nous paraît le plus naturel au monde et s’apercevoir ensuite que les autres nous regardent de travers. On nous impose un « problème » là où, de notre point de vue, les choses suivent leur cours normal. Alors on commence à douter. S’ils sont si nombreux à le dire, ils doivent avoir raison. On intègre cette notion d’anomalie, on apprend à se cacher pour éviter certaines discussions. Celles où des filles que vous connaissez à peine vous prennent à témoin pour dire qu’elles trouvent tel garçon très mignon. Celles où elles parlent de leurs expériences, de leurs rêves, de leurs problèmes de couple. Alors on reste en retrait, on se crispe en attendant le moment où l’on vous retournera la question. Trop compliqué à expliquer. Pas envie d’avoir « cette conversation-là » une fois de plus.

Et puis il y a les livres, les films, les chansons, qui ne cessent de me rappeler que le monde tourne ainsi. Il n’y a pas une histoire, ou si peu, dans laquelle les personnages ne cherchent ou ne trouvent l’âme soeur. Il y a aussi les gens qui vous répètent qu’on n’a pas vécu tant qu’on n’a pas connu l’amour véritable. J’ai passé des années à me demander si j’étais bien vivante et je me le demande encore souvent. Ces doutes-là sont tenaces.

Vivre une différence, ce n’est pas seulement subir des insultes ou des violences. Ça peut être quelque chose de discret et de très quotidien. Il n’y a pas une journée où le monde ne me renvoie en pleine figure que je ne suis pas comme les autres, que ma grille de lecture de ce qui m’entoure n’est pas la même. Vivre une différence, ça peut être dépenser beaucoup d’énergie pour essayer de comprendre les autres, pour se fondre parmi eux, pour chercher des moyens de répondre à des questions très simples qui ne le sont pas pour nous, ou de les esquiver. L’écriture m’aide à canaliser tout ça, mais là aussi, j’ai dû apprendre à me cacher. Si je mets en scène un personnage qui ressent les choses comme moi, on viendra me dire que ce n’est pas plausible, que personne n’est comme ça. J’ai souvent écrit avec la peur que tout ça transparaisse malgré moi ; et quand je l’ai fait volontairement, l’ironie veut que ça n’ait pas été perçu. Je me demande combien de personnes, en lisant ma nouvelle « Les Sœurs de la Tarasque », ont compris que la première scène décrivait mon expérience du monde. On m’a souvent parlé, pour cette nouvelle, de la thématique du mariage arrangé qui ne m’avait même pas traversé l’esprit. Pour moi, ce texte a toujours parlé de la nécessité de cacher sa différence. J’ai passé toute ma vie, comme la narratrice, à m’efforcer d’« aimer le Dragon » et à m’en vouloir de ne pas y arriver.

J’essaie d’en parler ici avec détachement ; en réalité, c’est une douleur constante, une douleur sourde qui ne se laisse jamais oublier. Aujourd’hui encore, il est rare que j’arrive à en parler sans me mettre à pleurer par réflexe.

J’avais 34 ans quand un « petit détail » est venu compliquer les choses. J’avais toujours cru que je ne tombais pas amoureuse, que ça ne m’intéressait tout simplement pas. Et puis ce que je me cachais, pour des raisons que je ne comprends encore qu’à moitié aujourd’hui, m’a explosé à la figure. C’était vers les femmes qu’allait mon attirance, et je n’avais pas voulu le voir. Ce fut assez violent à vivre. J’ai commencé par le refuser en me disant que ce n’était pas mon identité (de fait, ça ne l’était pas ; j’y reviendrai). Puis j’ai tenté d’apprivoiser cette toute petite chose qui chamboulait ma vie et mon expérience déjà complexe des relations humaines. J’en ai parlé à des amis très proches, puis peu à peu à des gens un peu moins proches, j’ai pris l’habitude de dire ces mots-là, avec un certain soulagement. J’avais peut-être enfin trouvé une explication, un nom à ce qui m’arrivait. C’était quelque chose de connu, de balisé.

Les amis se réjouissaient pour moi, mais un autre décalage s’installait entre nous. À les entendre, l’étape suivante du cheminement allait consister à vivre des relations. Seulement, je n’en trouvais toujours pas l’envie. Je culpabilisais malgré moi avec l’impression de les décevoir, de ne pas être à la hauteur. J’avais pris mon courage à deux mains pour leur parler de choses très personnelles, mais mes actes ne suivaient pas et je me sentais très lâche. J’avais espéré, enfin, avoir découvert une case qui me correspondait, mais je ne m’y trouvais pas davantage à ma place. Je ne sais pas comment l’expliquer autrement, mais l’attirance amoureuse pour une personne et l’envie d’être en couple/d’avoir une aventure avec cette même personne sont deux choses distinctes à mes yeux, qui ne se rejoignent pas. Je connais la première et j’ai mis longtemps à me l’avouer, mais la deuxième me reste parfaitement étrangère. Le sentiment amoureux est pour moi quelque chose de plus abstrait et d’un peu encombrant à vivre. Je ne cherche pas à agir en fonction de lui, j’attends simplement qu’il disparaisse et me laisse enfin tranquille.

Il m’a fallu une crise pour avancer ensuite. Une forme de dépression atypique, pas vraiment diagnostiquée, que j’ai appelée « burn out » parce que le déclencheur le plus évident était un épuisement lié au travail, mais qui avait des causes multiples. Je suis encore en train d’en démêler les fils et de remonter lentement la pente. Avec le recul, ce questionnement identitaire et l’impression de me trouver dans une impasse y ont sans doute contribué. Après plus de deux ans à lutter contre une fatigue écrasante et des douleurs récurrentes sans cause définie, j’ai fini par faire ce que je m’étais juré d’éviter : je suis retournée consulter, la mort dans l’âme. Persuadée que j’allais devoir, une fois encore, me taper la tête contre les murs pour essayer de dénouer ce « blocage » qui refusait de se laisser résoudre, en me sentant très mal de ne pas y arriver. C’est plus ou moins l’effet qu’avait eu ma première psychanalyse – efficace sur d’autres points, mais désastreuse sur celui-là.

Au lieu de quoi j’ai trouvé face à moi une thérapeute bienveillante et ouverte qui m’a écoutée sans me contredire. Je suis sortie de là complètement sonnée, et c’est seulement le lendemain que j’ai mis des mots sur ce qui venait de se jouer. Pour la première fois de ma vie, à 39 ans, on ne m’a pas dit que c’était un problème. Pour la première fois, on m’a laissé entendre que j’avais le droit d’être ce que je suis, et que je n’avais pas à le changer mais à essayer de l’accepter. Le soulagement quasi physique que j’ai ressenti alors est indescriptible – comme si le poids du monde s’était soulevé de mes épaules.

On m’a enfin dit que j’avais le droit. Que je n’avais pas à me battre contre moi-même, mais que j’avais le droit d’être ce que je suis.

Un an plus tard, j’ai l’impression que ma vie a basculé. C’est un long cheminement, pas encore terminé, et je tiendrai peut-être un discours totalement différent dans cinq ou dix ans. Mais les choses changent peu à peu. Dans ma propre manière de l’expliquer aux autres, déjà. Je ne parle plus de « problème » mais de décalage, de vision du monde différente. Si j’appréhende encore d’avoir « cette conversation-là », c’est simplement qu’en l’absence d’étiquette, je n’ai pas de description simple de ce décalage, et que c’est épuisant d’avoir constamment à l’expliquer. Mais je ne le redoute plus de la même manière. J’apprends à compter sur la bienveillance des gens au lieu de redouter leur jugement ou leur incompréhension.

Les autres me le renvoient à leur façon. On me ne répond plus, comme avant, « Il existe de nombreuses façons d’être en couple », avec l’air de sous-entendre que je n’avais simplement pas trouvé la bonne. Une réponse qui me décevait chaque fois, parce que la question n’a jamais été là : on me parlait de relations ou de sexualité là où j’essayais de parler de différence et de la difficulté de la vivre au quotidien. Mieux je commence à comprendre, mieux j’arrive à faire comprendre aux autres. Tout récemment, une amie m’a demandé, avec une grande délicatesse, quel effet ça fait de vivre avec ce décalage. Cette question, et le simple fait qu’elle ait pensé à me la poser, étaient d’une douceur incroyable. J’ai l’impression d’avoir, toute ma vie, fait beaucoup d’efforts pour essayer de comprendre comment fonctionnent les autres, mais ils l’ont plus rarement fait pour moi en retour. Et puis l’autre jour, une autre amie avec qui est venu le moment d’avoir « cette conversation-là » (parce que personne ne me connaît vraiment tant qu’on ne l’a pas eue) n’a pas semblé surprise, ne m’a pas contredite, n’a pas tâtonné pour essayer de comprendre – elle m’a dit que je n’étais pas la première qu’elle rencontrait, et que des choses ont déjà été écrites sur le sujet. À nouveau, j’ai senti quelque chose basculer.

C’est cette simple idée : je ne suis pas la seule, et ce que je suis porte peut-être un nom.

Il est là, l’intérêt de l’étiquette. Ce n’est pas s’enfermer dans une boîte, ce n’est pas chercher à tout prix la normalité, ce n’est pas couper inutilement les cheveux en quatre. C’est savoir qu’il y en a d’autres comme nous. Savoir que ce n’est pas un problème, et qu’on n’a pas à s’en vouloir de ne pas réussir à le résoudre ; c’est une identité connue. Vivre sans étiquette, c’est n’avoir aucune existence aux yeux du monde, parce que les autres ne savent pas. C’est rencontrer l’incrédulité et devoir passer dix minutes pour répondre à une question aussi simple que celle de votre orientation sexuelle, encore et encore. J’ai longtemps cherché des textes, des témoignages, qui pourraient m’expliquer un peu mieux ce que je suis et m’apprendre que je n’étais pas seule – j’ai la chance de vivre à une époque où l’on commence à accepter que la sexualité et les relations amoureuses sont beaucoup moins binaires qu’on ne l’a cru pendant longtemps, même s’il reste du chemin à faire. C’est pour ça aussi qu’il a fini par m’apparaître que je devais prendre le clavier pour poser des mots sur tout ça. Pour faire comprendre, il faut commencer par dire. Pour que les gens admettent une différence et intègrent son existence, il faut commencer par arrêter de se cacher.

Parce qu’une chose aussi minuscule peut vous pourrir durablement la vie. Et qu’il faut, en l’écrivant, lui rendre son statut de chose minuscule. Ce n’est pas si grave, en réalité. Mais j’aurais tellement aimé qu’on me le dise plus tôt.

 

  24 commentaires pour “Vivre sans étiquette

  1. Fournier
    26 juin 2017 at 10 h 41 min

    Mélanie, quel apaisement et quelle vive émotion en.même tempsen te lisant. Tu écris et arrive à formuler merveilleusement bien. Avec une justesse et une limpidité incroyables . Merci. Comment te dire encore plus , moi qui justement souffre de ne pas arriver à dire, à parler, à écrite. Taire tue lentement et avec une violence i intérieure d’ une force incroyablement épuisante, minante, destructrice car isolante. Enfermé( é) dans notre prison intérieure. Tes mots, tes paroles libératrices sont un réconfort, une consolation et une aide amie pour toute personne qui te lira ici. Tu as réussi à faire sortir un oiseau d’ une cage , ton oiseau à trouvé le moyen de desceller cette porte si lourde. Chacun / chacune avec sa valise trop chargée ressentira une paix, un mieux-être, un souffle de légèreté et de douceur en te lisant. Merci chère pour ces mots d’ une justesse et d’ une délicatesse remarquables, et ce courage, cette force , avec le partage de ton écriture. Libératrice. Sûrement salvatrice ou lumière d’ espoir dans ce qui questionne bon nombre d’ d’autres personnes. Dire. Écrire. Pour ne pas se laisser tuer par le silence et la folle agitation en nous qui nous laisse seul/seule avec nos combats et souffrances intérieures. Bravo pour tout. Merci pour ce texte partagé et cette fenêtre ouverte vers des cieux plus doux. É.

    • Mélanie Fazi
      26 juin 2017 at 13 h 47 min

      Le silence étouffe et détruit, j’en suis plus que jamais persuadée. Merci beaucoup pour ces mots.

  2. Dean
    26 juin 2017 at 11 h 46 min

    Merci.

  3. Tesra
    26 juin 2017 at 13 h 40 min

    Je crois que j’ai eu de la chance d’avoir été élevée dès mon enfance dans l’idée que ma vie amoureuse ne regardait que moi, et qu’elle pouvait être vécue de la manière qui me chantait, avec qui je voulais (peu importe genre et nombre de partenaires), ou ne pas être vécue du tout si tel était mon souhait. J’ai aussi notamment de moi quelques célibataires convaincus (et je ne dis pas “déçus” !) à qui l’on fiche la paix dans la famille.
    Cependant en grandissant on se rend effectivement compte que ce n’est pas l’avis de la plupart des gens, qui vous ennuient sans cesse à savoir si vous avez un copain (ou une copine, mais là déjà on commence à lever les sourcils et rire bêtement), vous cassent les pieds avec des notions d’horloge biologique passé 22 ans, et échangent mine de rien leurs expériences sexuelles ou amoureuses en coulant des regards curieux dans votre direction pour Savoir et Conseiller. Comme si on avait besoin de leur modèle, comme s’il était évident que leur cheminement devait être le nôtre, comme si la vie amoureuse et sexuelle avait besoin d’une base théorique universelle là où à mon sens il est difficile d’être plus dans l’humain, dans le complexe, le subtil, et surtout le personnel.
    J’ai détesté mon adolescence entre autres à cause de ça. Il semblerait que je ne sois même pas si loin que ça de la norme, alors je n’ose imaginer ce que peuvent vivre, au quotidien ou occasionnellement, ceux qui n’ont même pas un pied dedans. J’ai eu mes premières expériences romantiques assez tard tout simplement parce qu’il semblerait que je sois plus focalisée sur plein d’autres choses que la vie peut m’offrir que le gros du peuple, en tous cas celui qui se montre, qui s’impose en tant que modèle. Peut-être ne sommes-nous, marginaux de tous poils, pas forcément si minoritaires que ça. Je viens de comprendre il y a à peine quelques semaines qu’on appelait les gens comme moi “demisexuels”. Avant, je ne pensais même pas être si différente des autres sur ce point-là, pas au point de mériter une étiquette. Tout comme je n’imaginais pas que les personnes qui ne souhaitaient pas de rapports sexuels dans leur vie, ou pas de romance, comme un ou deux de mes ami(e)s, pouvaient être à ce point considérés comme anormaux et rejetés ou jugés aussi souvent et aussi sévèrement. Moi ça ne m’a jamais gênée, j’essaie de ne pas ennuyer ces personnes avec mes propres histoires, ou je leur demande carrément si je peux me permettre de leur en toucher deux mots, je prends la température comme lorsque j’aborde n’importe quel sujet qui peut être sensible ou complexe ; après tout mes collègues ou proches avec enfants me parlent bien de leurs gosses (moi j’en ai pas et à ce jour je suis à peu près certaine de faire avec, ou sans, sans regrets, puisque cela ne s’est jamais imposé à moi comme un besoin ou un désir à combler), je ne me sens pas offensée pour autant mais je pars simplement du principe que nous sommes différents et que cette différence doit être respectée dans les deux sens.
    Dans une société qui se dit si libérée sexuellement je trouve ça également étrange qu’on ait pu me traiter de “lesbienne” de manière si provocatrice, si injurieuse, à la fac, parce que je ne semblais pas trop m’intéresser aux garçons, et que depuis toujours il peut m’arriver d’admirer autant une belle femme qu’un bel homme (mais sans tomber amoureuse des femmes, et de la même manière il semblerait que j’éprouve des élans de désir devant bien peu de personnes de manière générale). C’est d’ailleurs toujours le cas, j’ai semble-t-il une libido largement inférieure à la moyenne, sauf envers mon amoureux si j’en ai un. Et encore, il semblerait que cette analyse puisse être affinée. Le “modèle” nous hurle tellement les règles à suivre que j’en viens à douter de mes comportements et envies en fonction de la norme au lieu de me questionner par rapport à mes propres besoins et à l’équilibre de mon couple. Le mien, pas celui des autres.
    J’arrive à 30 ans et je sens que malgré ma relation en cours je reste en-dehors de l’autoroute principale à cause de mes ressentis et de mes besoins. Pudique, j’ai tendance à ne pas trop m’étaler là-dessus, et encore moins depuis que j’ai réalisé à quel point tout écart dérange (et encore, comme je disais plus haut, je pensais me conformer à une certaine norme (suffisante pour le bien-penser commun) jusqu’à tout récemment !) Entre ma situation actuelle qui détonne un peu, mes expériences qui ressortent parfois, ou encore tout ce que je ne dis à personne, j’ai juste l’impression d’être un peu coincée. Il suffit d’entendre l’opinion “des gens” pour ne pas avoir envie d’expliquer quoi que ce soit, de ne se confier à presque personne. Et pourtant, comme tu le dis, on s’en fout. Je n’empêche pas les autres de vivre et d’aimer, ou de ne pas aimer, comme ils le souhaitent. Je ne comprends pas très bien pourquoi on nous em*de avec ça.
    J’entendais récemment quelqu’un me parler d’une de ses amies qui avait également des relations “déviantes” (en fait BDSM, là aussi je commence à réaliser que les rires gras des gens ne sont pas une vague plaisanterie graveleuse mais que cela recouvre un réel malaise général et que c’est très loin d’être accepté – société hypersexualisée, disions-nous ? hypocrite surtout je trouve) – tout en disant qu’elle pouvait se confier à lui car il ne la jugeait pas, il m’a quand même dit qu’il avait longuement discuté avec elle pour “comprendre ce qu’elle n’avait pas trouvé dans la norme”… Voilà, voilà… Si nous sommes comme nous sommes c’est probablement parce qu’on n’a pas assez cherché dans l’étroit intervalle que les œillères de autres recouvrent.

    Cependant (pour conclure moi aussi sur une note positive, même si je râle beaucoup et que je suis parfois très amère), je suis d’accord avec ta conclusion : rien de grave, et je sais que si je ramène une fille, un gars, un.e trans ou personne à la maison, j’ai au moins une petite maman qui sera contente pour moi tant que ma vie me va, qu’il y ait plein d’amour physique ou romantique dedans ou pas.

    • Mélanie Fazi
      26 juin 2017 at 13 h 48 min

      Merci pour ce retour. J’ai la chance d’évoluer dans des milieux et une famille très ouverts par rapport à toutes ces questions, et ça n’a déjà pas été facile. Je n’ose imaginer que ça peut être dans des contextes plus “fermés”.

    • Evelina
      26 juin 2017 at 21 h 49 min

      Très belle et juste réflexion. Je me retrouve entièrement. La liberté et la tolérance sont des mots clefs dans ma vie, et tant pis pour ceux, qui n’ont pas cette ouverture d’esprit.

  4. 26 juin 2017 at 14 h 40 min

    Très touché par ton article, surtout ce passage :

    “j’avais le droit d’être ce que je suis.”

    Peut-être tout simplement le droit d’être heureuse ? C’est tout le mal que je te souhaite car, pour t’avoir rencontré dans la vraie vie, tu es quelqu’un de bien. Et ça, c’est plus important que toutes ces étiquettes que tu évoques avec tant de justesse. Bises.

    • Mélanie Fazi
      26 juin 2017 at 14 h 54 min

      Merci. 🙂

  5. 26 juin 2017 at 15 h 22 min

    Merci pour texte. J’en retiens cette difficulté si partagée, quel qu’en soit l’objet, à s’autoriser à être soi-même. Ce cri intérieur , cette demande enfantine qui malgré les années perdure: “est-ce que j’ai le droit?”.
    Ca me hante aussi sur d’autres sujets, mais le tourment est le même. Du coup je réécoute Prefab Sprout 😉

    • Mélanie Fazi
      26 juin 2017 at 17 h 01 min

      Il faut toujours réécouter Prefab Sprout. Au minimum, ça fait du bien. 🙂

  6. Philippe
    26 juin 2017 at 15 h 44 min

    Joli texte, très touchant et personnel aussi. Perso, je pense qu’il y a autant d’étiquettes qu’il y a de gens, chacun est unique (ce n’est pas une idée originale, mais c’est celle à laquelle j’adore le plus facilement). Si je prends mon propre cas, je sais que je suis un mouton à 5 pattes sur un tas de choses (sans rentrer dans les détails j’ai une façon de penser et de réagir qui n’est pas celle de la norme). Il y a deux ans, j’ai pris la tête de l’équipe dans laquelle j’émargeais et j’ai eu un tas de formation “management-esque” qui justement aide à coller les gens dans des petites cases. Les concepts énoncés ne sont pas idiots, ils sont juste trop grossiers. Au final, en gérant de “l’humain” j’ai eu confirmation de ce que je savais déjà : personne ne réagit de la même manière et on ne s’occupe bien des gens qu’en essayant (dans la mesure du possible) de se coller dans leurs chaussures avec leurs points de vue (j’appelle cela “de l’empathie de terrain”).
    Tu es ce que tu es, comme tout le monde et les étiquettes, les groupes, les appartenances, les clans sont des concepts limités et étriqués (combien de bandes de “potes pour la vie” ont explosé en vol en quelques années). Chaque personne est une, et c’est pas plus mal. Un monde de clones serait vraiment trop déprimant.
    Pour conclure sur les étiquettes, je te renvoie à cette pièce de théâtre plutôt rigolote. Je me souviens l’avoir vue à la TV à l’époque et elle m’avait vraiment marqué (malgré le fait que j’avais 11 ans à l’époque). Je ne peux pas penser à ce mot en E sans y penser aussi : https://www.youtube.com/watch?v=CImwu_Xe2pw

    • Mélanie Fazi
      26 juin 2017 at 17 h 02 min

      Merci Philippe !

  7. 26 juin 2017 at 18 h 31 min

    Merci Mélanie pour ce texte touchant, qui, j’en suis certaine, aidera d’autres personnes à se sentir elles-mêmes. J’ai mis beaucoup de temps à me trouver et à trouver la vie amoureuse qui me convient et je conçois tout à fait cette pression sociale exercée par la norme : expérience sexuelle avant 18 ans, mariage, enfants.. personne ne devrait, jamais, avoir à se justifier dans ce domaine très personnel. Le milieu de la science-fiction en France comme au Québec m’a permis de rencontrer toutes sortes de gens qui ont le courage de s’ouvrir à ce niveau là et tu ne fais pas exception. Bravo et merci.

    • Mélanie Fazi
      26 juin 2017 at 18 h 35 min

      C’est un milieu que je trouve en effet très ouvert sur ces questions, je pense que ça m’a beaucoup aidée aussi. Merci pour ton retour !

  8. Lucie
    26 juin 2017 at 19 h 37 min

    Tout ce que tu dis est très intéressant, Mélanie. J’ai eu la chance d’être élevée par une “psychanalyste bienveillante”, avec pour principe absolu que j’avais le droit d’être ce que j’étais — ce qui n’empêchait pas certaines difficultés, bien sûr — et je crois que c’est en grande partie pour ça que j’ai adoré mon adolescence. Mais là, à te lire, je prends conscience de quelque chose d’un peu bizarre (qui est peut-être valable pour moi, ça ne veut pas dire que ça l’est pour tout le monde, évidemment), et c’est que les étiquettes, les identités, quelles qu’elles soient, changent au fil du temps. On pense à la sexualité avec l’âge, bien sûr, mais ce n’est pas seulement une question d’hormones et de forme physique. Notre cerveau, nos neurones ne sont pas les mêmes que quelques années en arrière, nous avons vécu de nouvelles expériences, lu de nouveaux livres, vu, écouté, etc. J’ai été bouleversée, il y a quelque temps, de m’apercevoir que je n’aimais plus des livres qui m’avaient transportée plus jeune, que je ne *comprenais* plus certaines choses, et pire encore que je n’éprouvais plus autant de plaisir à voir des gens que j’aimais beaucoup. À côté de ça, je vis et prends plaisir à des trucs qui me paraissaient autrefois absolument sans intérêt. Et tout ça me met très mal à l’aise, comme si je me reniais, ou que je reniais des proches.
    Et là, à te lire, je me dis que j’ai le droit d’être différente de ce que j’étais, pas seulement plus vieille, mais autre.
    Alors merci pour ça.
    Et désolée si je pars un peu hors sujet ^^

  9. 26 juin 2017 at 21 h 05 min

    Très beau texte. Une telle introspection, aussi difficile qu’elle puisse être, force le respect. Énormément de gens abdiquent à la pression sociale et se collent une étiquette qui n’est pas la leur, ce qui est tout autant destructeur. Il serait temps que cela cesse.

    Bravo pour ce texte, qui fait du bien en ces temps régressifs dans lesquels les conservateurs ont encore énormément de latitudes pour pourrir la vie des gens.

  10. Sabine
    26 juin 2017 at 23 h 51 min

    ” Il y a aussi les gens qui vous répètent qu’on n’a pas vécu tant qu’on n’a pas connu l’amour véritable.”
    Ce que ces gens oublient peut-être, c’est que l’amour véritable n’est pas forcément le sentiment amoureux, et ne s’exprime pas nécessairement dans une relation de couple, avec ou sans cohabitation.
    Faire l’expérience de l’amour véritable, c’est aussi pouvoir être authentique, être vue, entendue, et acceptée telle qu’on est.

  11. Nathalie Labrousse-Marchau
    27 juin 2017 at 9 h 42 min

    J’ai vécu la même chose que toi à l’adolescence et je me croyais asexuelle avant de rencontrer Stef et de découvrir le concept de demi-sexualité, que je partageais d’ailleurs avec lui, ce qui fait qu’à deux nous étions un. Depuis qu’il est mort, je suis de nouveau confrontée à l’étonnement des gens : quoi, cela ne te manque pas ? Oh, Stef me manque. Affreusement. Mais le sexe ? Non. D’ailleurs, entre lui et moi, c’était un aspect secondaire. Avoir quelqu’un ? Non plus. Quand je dis que je ne conçois pas avec quelqu’un d’autre, les gens répondent : ça viendra. Je souris juste : c’est inutile de s’énerver. Mais tu as raison : si je n’aime pas que l’on enfermé les gens dans une étiquette, savoir ce que je suis me permet de ne pas me sentir anormale, et je parle beaucoup de ça à mes élèves, car je sais que ça leur permettra, peut-être, de comprendre qu’il ne le sont pas. Finalement, c’est la multiplicité des étiquettes qui permet de n’être pas enfermé dans la norme, car quand on ne sait pas ce qu’on est, quand on croit juste ne pas être comme les autres, c’est là qu’on risque de se forcer à rentrer dans le rang. J’ai connu ça.

  12. Jean-Hugues Vl
    27 juin 2017 at 10 h 53 min

    La nature humaine fait de nous des êtres complexes par essence. Certains d’entre nous se précipitent dans de confortables moules qui, du fait même de leur fonction, atténuent LA différence, source de notre complexité personnelle.Nombre d’entre nous ne font pas ce choix et acquièrent dans la douleur une richesse difficilement évaluable. Chacun son chemin chère Mélanie, et sache que quoique nous nous connaissions peu, je suis solidaire du tien.

  13. Corinne Guitteaud
    27 juin 2017 at 13 h 07 min

    Merci d’avoir mis les mots sur ce que je ressens aussi. La pression est extrêmement forte, on se croit en effet anormal, mais cette année, j’ai eu l’occasion de constater que je n’étais pas la seule à ressentir ce genre de choses. Ton billet vient s’ajouter à cette expérience. Ce que c’est dur, en effet, de se forcer à rentrer dans des cases trop petites, alors qu’on ne désire qu’une chose : profiter de cette solitude qui n’est pas une ennemie et d’amitiés qui comblent largement le besoin de l’autre que l’on peut ressentir.

  14. 27 juin 2017 at 13 h 55 min

    pas tout lu, mais je reviendrai parce que ce que tu dis me touche à bien des niveaux, parce que cette difficulté à vivre en marge de toute étiquette, je la partages, moi qui haie les étiquettes, justement parce qu’elles sont toujours trop étroites, trop figées
    un jour, j’espère qu’on aura l’occasion d’en parler, mais avant cela, je reviendrai consacrer à ce texte le temps qu’il mérite

  15. Maigath
    27 juin 2017 at 19 h 44 min

    Bonjour et merci pour ce texte subtil et sensible,

    Un petit témoignage similaire : je suis homo et je me rappelle clairement le temps de latence entre la découverte de mon attirance pour les hommes et de ma différence et la découverte du mot homosexualité. Je n’ai pas vécu cette période de manière douloureuse à l’époque. Mais je me rappelle l’importance de la découverte d’un mot qui pouvait décrire mon expérience et qui de fait me faisait comprendre que je n’étais pas seul.

    A l’époque cette découverte m’avait d’ailleurs conduit à mes premières expériences d’écriture.

    Merci encore et bonne continuation !

  16. 22 juillet 2017 at 12 h 37 min

    J’ai mis le temps de lire (par épisodes intermittents) cet article qui me touchait particulièrement, suite à diverses conversations plus ou moins en rapport que j’ai eues ces derniers temps, et je confirme qu’il me touche beaucoup…
    D’abord parce que je suis contente et heureuse pour toi ; puis parce que par d’autres sujets – mais aussi celui-là, à vrai dire, puisque je suis quasiment toujours partie du principe que je n’étais pas en chasse, et que si un jour une relation m’arrivait, ben elle arriverait comme elle arriverait et au moment où elle arriverait et que j’aviserai, ayant longtemps eu le doute d’être capable de partager ma vie avec quelqu’un, n’ayant d’autre part pas tellement d’ “occasions”, et acceptant déjà de me voir coller au fameux cliché de la vieille fille mourant au milieu de ses 70 chats, mais que je me suis aussi tellement souvent ramassé des “et c’est quand que tu trouve un copain/que tu fais des enfants” (je suis une no kids) et autres phrases bateau du même tonneau -, bref, je m’y retrouve bien dans les impressions de se chercher, de ne pas trop savoir complètement qui je suis, etc ; et enfin parce qu’à la réflexion, j’ai pas mal d’amis qui ne sont pas dans la “norme” conventionnelle, et que je n’y ai absolument jamais accordé plus d’importance que ça n’en a, je l’ai toujours accepté comme étant une info faisant partie de qui étaient les amis en question, et c’est tout. Et que ça en a toujours surpris plus d’un, et que quand on a essayé de me parler d’un phénomène selon lequel “ça se fait” d’avoir un ami gay (parce que houlà, n’allons pas plus loin dans les différences, c’est déjà trop énorme comme tabou, mollo mollo), pour faire joli et faire valoir qu’on n’est pas homophobe, rien que le cheminement et la démarche, et la mentalité que ça laisse transparaître derrière, me passaient à des années-lumières au-dessus de la tête, puis que ça m’a atterrée et dégoûtée une fois de plus qu’on en soit toujours là. Je connais des homo, des bi, des asex, et je n’y vois absolument rien d’anormal. Il restent respectueux, sensibles, hyper-conscients de la notion de consentement mutuel, ils ont tous souffert et souffrent encore de jugements à l’emporte-pièce, mais pour moi ce n’est qu’un élément comme un autre de leur personnalité…
    Le même raisonnement s’applique aussi bien pour mes vegan, ou mes amis qui ont des problèmes de santé en tous genres, généralement d’ordre psy (ce qui fait qu’entre mon propre vécu et l’écoute que j’ai fait, je finis par en connaître un rayon dans les cas et formes possibles), ou toute autre différence…

    Et je connais très bien les doutes, les blocages, et toutes les souffrances insidieuses ou plus flagrantes qui peuvent en découler, mes tendances hyper-empathiques y jouent aussi.

    J’ai toujours eu du mal avec les cases et les étiquettes, et pourtant je reconnais que si certaines maladies ou souffrances en général pouvaient être vraiment reconnues et acceptées, quitte à créer leur case (tant qu’on ne se limite pas aux limites des cases, qu’on accepte qu’elles peuvent être perméables, etc), ça changerait beaucoup de choses…

    J’avoue que j’écris ce commentaire comme il me vient, sans trop savoir où je vais ni forcément trouver tout ce que je veux dire.
    Mais en tous cas, ça peut se résumer par : merci pour ce texte, ce message, intime et absolument remarquable.
    J’ai énormément d’admiration et d’affection pour toi, et je te souhaite tout le meilleur.

    • Mélanie Fazi
      3 août 2017 at 22 h 36 min

      Désolée d’avoir tardé à répondre mais je découvre seulement ton commentaire. Merci infiniment.

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