Blog

Le bénéfice du doute

IMG_1198

La réflexion récente sur l’interdiction faite aux artistes de s’arrêter m’est revenue de manière assez inattendue, suite à divers échanges autour de lannulation de concerts de Björk, puis de l’explication tardive donnée par cette dernière. Et surtout, suite à un gros malaise devant l’accumulation de remarques cinglantes sur ce « prétexte absurde », ce « caprice de star » et autres commentaires beaucoup plus virulents. J’ai trouvé parlant que les premières voix à s’élever pour exprimer ce malaise proviennent de personnes qui sont elles-mêmes musiciennes, sans doute les plus à même de comprendre de l’intérieur l’expérience de la scène et de la sortie d’un album, ce que ça implique concrètement, ce que ça apporte de gratifiant mais aussi ce que ça peut coûter en énergie, et la vulnérabilité qui peut en résulter.

La question n’est même pas de savoir si les explications mises en avant sont plausibles ou pas (un album qui a « sa propre vie » plus que les autres, des chansons épuisantes émotionnellement – rien qui me paraisse impensable). La question ne devrait même pas être là. Caprice de star ? Peut-être. On n’en sait rien. Aucun d’entre nous ne dispose d’autres éléments que ce communiqué de quelques lignes. Mais je ne suis pas la seule, en lisant ces explications, à avoir pensé qu’elles pouvaient émaner de quelqu’un qui avait trop tiré sur la corde et le comprenait trop tard – ces choses-là vous tombent toujours dessus sans prévenir. On se trompe peut-être, ou peut-être pas, et on n’en saura rien.

La question qui me travaille est plutôt la suivante : d’où vient cette violence qu’on met à critiquer les artistes, surtout les plus connus, dès qu’ils font mine de sortir du rang ? Et surtout, pourquoi cette impression d’y être autorisés, comme s’ils étaient des pantins créés pour nous distraire plutôt que des personnes ordinaires que le talent, la chance ou le travail ont fait sortir de l’anonymat ? En quoi seraient-ils assez différents de nous pour que l’idée de leur accorder le bénéfice du doute ne nous effleure jamais, sans parler de se demander comment ils réagiront à ce déferlement de critiques plus ou moins haineuses ? Parce qu’ils les verront, forcément, et ça m’étonnerait beaucoup qu’ils n’en soient pas atteints.

L’une des artistes à avoir exprimé une voix contraire sur le sujet soulignait très justement ce paradoxe : on demande aux artistes d’être vulnérables, de mettre leurs tripes dans leur création, d’écrire ou de composer à partir de leurs failles, de leurs souffrances ; puis on leur demande d’être des machines, de ne jamais fatiguer, de ne jamais faiblir, d’être constamment au service du public et de ne jamais rien dire qui puisse se retourner contre eux. La moindre erreur de jugement, la moindre phrase maladroite, sont disséquées, répétées, moquées, caricaturées. D’où vient ce paradoxe qui fait qu’on envie leur existence, qu’on les vénère, mais qu’on leur saute violemment à la gorge au moindre prétexte – sans faire mine de se rappeler qu’ils sont exactement comme nous ? Même pour des artistes de moindre envergure, la tendance de certains à focaliser sur leurs erreurs, à les fustiger pour le moindre raté, sans se demander s’ils n’avaient pas de raisons d’être  « à côté » ce jour-là, ni même s’ils n’ont pas le droit d’avoir des « jours sans » comme tout un chacun, me met de plus en plus mal à l’aise.

Depuis l’annonce de Björk, je ne peux pas m’empêcher de me rappeler les réactions similaires suscitées autrefois par Amy Winehouse : les ricanements quand elle annulait ses concerts, la façon dont les gens la traitaient d’alcoolique irresponsable pas foutue de tenir un engagement. Plus personne n’ose en rire depuis sa mort, depuis qu’on comprend mieux la fragilité qui était la sienne et le contexte plus global de sa vie. Je ne sais pas s’il y a là une forme d’hypocrisie ou de schizophrénie, mais je trouve glaçant qu’on soit toujours plus prompts à se moquer qu’à chercher à comprendre.

C’est sans doute humain de refuser de croire que « l’autre » soit strictement comme nous. On se persuade toujours qu’il est mieux loti, même quand il partage nos problèmes. Il y a encore quelques mois, quand le burn-out dont j’ai déjà parlé m’est tombé dessus, j’ai d’abord eu le réflexe d’envier ceux qui n’étaient pas indépendants et dont la situation paraissait, dans ce genre de cas, moins précaire que la mienne. Et puis j’ai reçu des témoignages d’autres personnes passées par là, assez nombreuses pour que c’en soit effrayant – je ne me rendais pas compte qu’il y avait encore à notre époque un tabou aussi fort autour de l’épuisement total, du burn-out, de la dépression, quel que soit le nom qu’on lui donne, au point que certains gardent le silence, n’osent pas en parler à leur entourage professionnel ou familial. J’ai reçu des points de vue différents, émanant aussi bien d’autres indépendants que de connaissances qui étaient profs ou cadres en entreprise, et j’ai compris que ça n’était pas moins difficile pour eux ; ça l’était d’une manière différente qui ne m’était pas imaginable hors contexte.

C’est ce qu’on devrait toujours garder en tête avant d’émettre un jugement sur une situation dont on ne perçoit que certains aspects de surface. Que ce soit un ami proche, un collègue de boulot ou une vedette qu’on ne connaît qu’à travers un écran, tout le monde devrait avoir droit au bénéfice du doute, à cette indulgence de principe. Comme le disait très justement la scène finale de La Discrète il y a déjà longtemps : « Quand on regarde quelqu’un, on n’en voit que la moitié. » Se rappeler qu’on ne sait rien, ou si peu, pas assez en tout cas pour se prononcer, devrait être un réflexe.

 

Edit : Après être remontée à la source, il semblerait que l’article dont tout est parti ait surinterprété voire déformé les propos de Björk par rapport à cet album et à sa tournée. Ce qui éclaire peut-être certains aspects sous un jour nouveau (il n’y a pas eu d’« explication officielle » en tant que telle, et personne n’a vérifié ni rectifié en partageant l’info), mais ne change rien au malaise dont je fais part ici face aux réactions suscitées. Je tenais toutefois à apporter cette précision, et je vous renvoie à cet article qui résume très bien la situation.

  14 commentaires pour “Le bénéfice du doute

  1. 12 août 2015 at 8 h 17 min

    Ce droit que se donnent les fans sur leurs idoles me semble faire partie, dès le départ, de l’équation. L’adoration des foules me paraît avoir deux faces, l’une souriante, l’autre grimaçante. Le fan sort son idole du lot commun et en fait un dieu. Or les dieux ont des devoirs envers ceux qui les vénèrent.
    C’est injuste pour les idoles, qui ne sont pas vraiment des dieux. C’est le côté irrationnel et cruel de l’adoration. Je ne comprends pas mieux que toi. Disons que je suis moins surprise.

  2. dvb
    12 août 2015 at 9 h 14 min

    “…pourquoi cette impression d’y être autorisés, comme s’ils étaient des pantins créés pour nous distraire plutôt que des personnes ordinaires…?”

    Si le public se sent autorisé à agir ainsi, c’est peut-être que pour une fois il est dans la seule position de force vis à vis de l’artiste international. Parce qu’il a payé pour une prestation, parce qu’il se place d’emblée dans la logique rationnelle et confortable de cet achat de service (sans d’ailleurs forcément se poser la question de la logistique et des moyens techniques et humains qui se cachent derrière une telle tournée).

    A voir la pléthore de festivals d’été, où chacun peut disposer pour un week end d’une masse de produits culturels à sa portée (que le spectateur jugera tantôt trop chère tantôt ridiculement abordable selon sa bienveillance ou sa pratique du concert), je me demande parfois si ces réflexes ingrats ne trouvent pas leur origine dans le modèle économique du festival.

    L’artiste a-t-il encore le droit à son humanité lorsqu’il est réduit à sa plus simple expression de produit de consommation ?

  3. pecout
    12 août 2015 at 10 h 16 min

    Je ne peux qu’abonder dans ton sens, le monde est devenu complètement dingue.
    L’artiste appartient aux autres, il ne s’appartient plus. C’est vraiment disproportionné.

  4. 12 août 2015 at 13 h 18 min

    Érotomanie quotidienne. Voir le texte de Gaiman “GR Martin n’est pas votre pute”

  5. Roxane
    12 août 2015 at 19 h 02 min

    Le public attend effectivement la disponibilité parfaite des robots dans ces cas, et se plait à critiquer le moindre “écart”. Je pense qu’au-delà de l’attente d’irreprochabilité envers les artistes, il y a un côté très “client” aussi: à un moindre niveau, tout vendeur en boulangerie pourra donner des exemples de nombreux clients qui râlent parce qu’elle sera fermée le 2 janvier après avoir passé un mois à ouvrir à 4h du matin ; s’ils paient (ou sont prêts à payer), alors ce type de personnes attend qu’on satisfasse tous leur caprice. C’est aussi vrai pour le public de Bjork même si ça n’explique pas tout.

  6. Marie Destouet
    12 août 2015 at 22 h 39 min

    Personne n’est à l’abri du doute, de la chute, de la rupture, de la douleur … et les “créatifs” encore moins que le commun des mortels, car ils vivent la sensibilité à fleur de peau, à fleur de page ou à fleur de notes. Ceux qui ont compris ça reçoivent des cadeaux tous les jours en ouvrant un livre, en écoutant une musique ou en entrant dans un musée. Qui peut se penser légitime de juger la vie d’autrui ? Arf, la réponse ne m’intéresse pas en fait … Merci pour ces mots Mélanie.

  7. Seb
    14 août 2015 at 16 h 18 min

    Angle d’approche intéressant,et mots pertinents,bravo !
    La vérité c’est que…les journalistes ont fait n’importe quoi.(une fois de plus j’ai envie de dire)
    Et qu’on ne connait toujours pas les raisons de ces annulations.

    Pour un complément ,et pour ceux qui n’ont pas suivi le traitement de l’information,un article de blog en a fait un résumé:
    http://profplatypus.com/2015/08/14/decouvrez-pourquoi-bjork-annule-sa-tournee-ou-comment-manipuler-une-info/

    • Mélanie Fazi
      14 août 2015 at 16 h 42 min

      Merci pour ces précisions et pour ce lien. Je m’en suis en effet aperçue après coup, d’où le rectificatif à la fin de l’article. Je vais y rajouter ce lien que je trouve très parlant.

  8. 14 août 2015 at 18 h 22 min

    J’aime quelques chansons de Bjork
    Comme celle-ci (et ce moment là) https://youtu.be/y7bAs0dmFLg?t=2m43s
    Il y a parfois une telle charge émotionnelle que je suis étonné qu’elle arrive à la chanter plus d’une fois.
    La charge est encore plus en livre
    Donc quelque part je la comprend

    • Mélanie Fazi
      14 août 2015 at 18 h 32 min

      Comme je l’ai précisé après coup à la fin de l’article, il s’avère que la presse a déformé ses propos et que ce n’est pas du tout ce qu’elle affirmait. Cela étant, si c’était le cas, ça me paraîtrait tout à fait compréhensible.

  9. cathimini
    23 août 2015 at 14 h 38 min

    Je viens de lire vos échanges et je me permets de vous inviter à regarder le film de Satyajit Ray “Le Héros” tourné en 1966 sur une star du cinéma indien. Il y a déjà tout cela contenu en creux dans le discours du comédien. En fait la relation de l’artiste au public n’a pas changé et ce n’est pas Molière qui me contredirait. Mais c’est l’attitude des personnes qui relaient l’information, la font et la (dé)forment. On pourrait enchainer sur une réflexion sur l’évolution de la presse et ce qu’internet a chamboulé en lui ôtant sa toute puissance… ce qui revient à parler du respect de l’autre et de soi !

Les commentaires sont désactivés.