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Où trois journées à forte teneur musicale vous transforment en ballon à l’hélium

 

Premiers concerts depuis deux mois et je redécouvre coup sur coup 1) le pied pas possible qu’on prend le soir en rentrant chez soi et en découvrant ses photos sur écran, et 2) le gros ras-le-bol qui vous tombe dessus au terme de plusieurs heures passées à bidouiller sous Photoshop pour sélectionner/retoucher/mettre en ligne. C’est quand même largement le 1) qui prédomine, mais j’avoue que dans la mesure où j’ai fait fort au niveau du volume cette semaine, mon temps de travail en a légèrement pâti. Comme on dit : demain, j’arrête. Jusqu’à la prochaine fois. Mais ça en valait la peine.

 

J’attendais le festival Fargo All Stars avec impatience : l’affiche était très belle, entre les artistes que j’attendais de revoir et ceux que j’étais curieuse de découvrir. Sans compter que c’est toujours un plaisir particulier de revenir deux soirs de suite dans la même salle : pendant la journée qui suit, c’est comme si on n’en était pas réellement parti.

 

Les deux seuls sets que je n’ai pas tenté de photographier sont aussi les deux qui m’ont le moins marquée. Olle Nyman, de la folk sympa mais relativement classique. Et Chris Garneau qui avait visiblement ses fans. Il faut reconnaître qu’il a sa griffe, que ses chansons sont plutôt jolies dans un genre rêveur et mélancolique, mais ce n’est pas trop mon truc. Le fait qu’il m’ait été quasiment impossible de le voir derrière son piano depuis ma place au premier rang n’a pas dû aider à me faire entrer dans l’ambiance.

 

Bilan un peu mitigé en ce qui me concerne pour Jesse Sykes & The Sweet Hereafter. J’ai déjà dit ici à quel point j’ai été chamboulée par l’album Like, love, lust and the open halls of the soul qui a entre autres nourri la nouvelle « Fantômes d’épingles » de mon deuxième recueil et inspiré un autre texte encore inédit, « L’été dans la vallée ». Sur scène, je trouve le groupe plus inégal. Peut-être parce que les arrangements sont moins subtils, la voix étrange de Jesse moins mise en avant, toujours est-il que la sauce ne prend pas de la même façon. J’ai trouvé le concert en dents de scie, avec quand même de très beaux moments – comme une version de Spectral beings accompagnée de cordes, qui retrouvait l’ambiance grave et mystérieuse qui rend la chanson si belle sur disque. Malgré mes réserves, j’ai toujours plaisir à revoir le groupe. Sans compter qu’il planait dans l’air une question en attente dont la réponse m’a été fournie un peu plus tard ce soir-là – j’y reviendrai plus loin.

 

Joseph Arthur, qui passait juste après, m’a soufflée. J’irais jusqu’à dire qu’il a cassé la baraque. Je l’avais vu une fois, mais de loin et dans des conditions particulières comme je l’expliquais récemment : j’étais tombée dans les pommes pendant le set précédent et avais regardé le sien d’un œil distrait. Je me rappelais un grand type au crâne rasé qui jouait en solo une musique globalement très calme. Huit ans plus tard, je retrouve un très grand type à l’allure pas possible, aux cheveux en bataille, entouré d’un groupe et dont les chansons donnent une pêche incroyable. Pour avoir un peu écouté l’album Come to where I’m from sans y accrocher totalement, je savais qu’il s’agissait d’un grand bonhomme – la chanson History, que j’ai beaucoup écoutée en boucle, suffisait à me le prouver. Je ne pensais pas pour autant le voir aussi à l’aise en live. Malgré la configuration assise de la Cigale, j’ai vu des gens danser debout sur les côtés de la scène.


La jolie surprise du festival a été pour moi Clare & The Reasons. J’avais écouté distraitement l’album The Movie sans trop savoir si cette pop aérienne et mélodique me plaisait. Je me suis aperçue pendant le concert que je l’avais mémorisé bien mieux que je ne le croyais – les trois quarts du temps, j’étais toute guillerette de reconnaître les morceaux. Pluto et Rodi en particulier sont entêtantes et jolies comme tout. Clare Muldaur tout de rouge vêtue, avec ses allures de starlette hollywoodienne, est charismatique à souhait. J’ai été frappée par la ressemblance physique entre elle et Shara Worden qui allait lui succéder un peu plus tard. Ça tient peut-être à leur goût pour les coiffures sophistiquées et les tenues recherchées, mais elles partagent en tout cas le sens du spectacle – en plus de partager un groupe sur cette tournée commune.

 

Et My Brightest Diamond… La grâce à l’état pur. Ça ne s’explique pas, ce que fait Shara Worden sur scène, il faut le vivre pour comprendre. J’ai remarqué à plusieurs reprises une connivence entre les gens qui ont vu et aimé ses concerts, comme une étincelle dans le regard. On sait qu’on a vécu quelque chose de magnifique qu’on est incapable d’expliquer, mais on sait aussi que la personne qu’on a en face comprend. On sait qu’on est en admiration béate devant ce minuscule bout de femme gentiment allumé. Une petite fée espiègle au sourire irrésistible et dont la voix prend une ampleur impressionnante en concert. Elle est heureuse d’être là. Sa joie est contagieuse, même lorsqu’elle ne dit rien – je l’ai trouvée beaucoup moins bavarde que lors du concert solo vu au Point FMR en avril, un des très grands moments de l’année pour moi. Elle joue une musique belle et grave qui se teinte de légèreté quand elle l’interprète sur scène. J’ai trouvé Dragonfly toujours aussi magnifique, j’ai adoré entendre en live Black and costaud, un morceau assez ludique dont les paroles en franglais sont tirées de L’enfant et les sortilèges. Et je ne peux plus entendre Apples sans l’imaginer en train de grimper dans un arbre (pour ceux qui n’ont pas suivi, l’explication en images ici).

 


Avant le concert, j’ai croisé Shara au stand de marchandises en train d’accrocher des T-shirts et d’installer tout un attirail comprenant deux chevaux en peluche. Je suis allée timidement la saluer en lui rappelant qu’on s’était croisées en avril pour filmer une session acoustique. Je suis restée quelques secondes comme une idiote sans arriver à lui dire à quel point ce qu’elle fait est magique, à quel point on sort de ses concerts en extase, tout juste capable d’aligner trois phrases et d’échanger quelques sourires. Mais on ne peut rien dire face à Shara Worden. On se contente de l’admirer.

 

Pour les Parisiens que ça intéresserait, My Brightest Diamond sera en Black Session mardi à la Maison de la radio. Les inscriptions sont encore ouvertes sur le site à l’heure où j’écris, et sinon, il y a souvent moyen d’assister aux Black Sessions en se faisant inscrire sur liste d’attente une fois sur place. Franchement, si vous avez l’occasion, n’hésitez pas : il faut voir ça au moins une fois.

 


Et l’épilogue de Fargo All Stars, ce mercredi. Il y avait un moment que j’espérais organiser une session Cargo avec Jesse Sykes mais la première tentative, en mai, avait échoué : Jesse était partante mais n’avait pas le temps. J’espérais que la deuxième serait la bonne. La demande était en attente et j’ai compris qu’il allait se passer quelque chose de chouette quand je suis allée parler à Jesse après son concert lundi soir. On échange quelques mots sur des histoires d’emploi du temps et voilà qu’elle me lance, tout enthousiaste : « We should do this in the graveyard ! » Petit moment de flottement. Je comprends quelques minutes plus tard que son hôtel se situe près du Père-Lachaise et que l’endroit la fascine.

 

La suite ? Elle sera sur vos écrans dans quelque temps.


 

Je dirai juste qu’on a vécu un moment irréel en plein milieu du Père-Lachaise, que ça devrait donner une jolie session, que c’était un bonheur de croiser Jesse dans des circonstances moins speed que d’habitude, de discuter avec elle et de la photographier à la lumière du jour. Elle est souvent très mal éclairée en concert, ce qui est dommage dans la mesure où elle est particulièrement photogénique. C’est cool, d’avoir un webzine musical comme jouet. C’est chouette de pouvoir balader une chanteuse qu’on aime bien dans les allées du Père-Lachaise et de l’écouter chanter pour trois pékins au milieu des tombes.

 

Tournons la page musicale pour parler écriture, salons et parutions. Prochain déplacement ce week-end, pour ma dernière grande expédition Bragelonne avant un moment : je serai au Mans pour la 25ème Heure du Livre, avec aussi Laurent Genefort, Ange et Adriana Lorusso. Pendant ce temps, à Paris, se tiendra le Salon de la revue, où sera présenté le premier numéro d’une revue baptisée Et donc, à la fin consacrée au fantastique et au sommaire de laquelle figure une de mes nouvelles, « Le jardin des silences ». Je sais que la revue sera disponible par correspondance sur un site encore en cours de construction et qu’il est possible également de la commander aux coordonnées données sur cette page. J’en reparlerai quand j’aurai plus de détails.

 

Ça me laisse deux jours pour redescendre sur terre. Certaines semaines où j’enchaîne les concerts, je me fais l’effet d’un ballon à l’hélium collé au plafond. Je crains que ça ne fasse que commencer.

 

 

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Des séries Z et des mariachis


On me signale une exposition qui pourrait intéresser les Nancéens et dont le vernissage a lieu ce vendredi 3 octobre à 18h30. Ceux qui sont allés aux Imaginales d’Epinal en mai dernier se rappelleront sans doute l’exposition de Dylan Pelot, qui présentait des affiches et photos tirées de son projet de fausse encyclopédie des films Z. L’année précédente, toujours pendant les Imaginales, Dylan avait embrigadé pas mal d’auteurs, éditeurs ou illustrateurs pour les grimer en personnages de séries Z et les photographier dans le Lavoir théâtre où il avait entreposé tout un tas de costumes et d’accessoires. J’ai posé en Viking avec le casque, la hache et la perruque rousse pour Night of the viking dead. Parmi les autres films notoires au sommaire de l’encyclopédie : L’île du docteur Morteau (avec Pierre Pelot déguisé en bouseux brandissant un fusil), La machine à voyager dans le thon (avec Pierre Bordage en capitaine de vaisseau), Les dents de Mémère, Les canons de la patronne et autres La revanche des moines trappistes de Shaolin-sur-Moselle. Vous imaginez le résultat. L’expo se tiendra donc du 3 au 24 octobre à la MJC Bazin de Nancy. Si j’étais dans le coin, j’irais y faire un tour sans hésiter, histoire de piquer les mêmes fous rires que devant les photos exposées à Epinal.


Et comme je parlais de Giant Sand récemment, j’ai eu envie de poster cette fois des vidéos de Calexico. Pour ceux qui se demandent quel est le lien, Joey Burns et John Convertino ont été un temps la section rythmique du groupe de Howe Gelb. Je les ai d’ailleurs vus une fois sur scène à un concert de Giant Sand, où ils m’avaient bluffée en s’alignant sans aucun problème sur les improvisations d’un Howe Gelb en roue libre. J’appréhende un peu le concert du 14 octobre à la Cigale, en même que je suis impatiente de revoir sur scène ce groupe que je suis depuis dix ans et de contempler le jeu de batterie d’un John Convertino à la gestuelle fascinante, qui donne l’impression de ne jamais faire deux fois les mêmes mouvements – cet homme a la classe absolue. Quand je dis que j’appréhende, c’est seulement que je suis restée sur une impression mitigée lors de leur dernier passage au Bataclan. C’était la première fois que je les voyais rompre l’équilibre magique sur lequel a toujours reposé la magie de leurs concerts, et qu’illustrent les deux vidéos suivantes.


Côté pile, les sonorités « tex mex » sublimées par les cuivres qu’ils ont imposé sur le splendide album The black light (dont est tiré cet extrait, Minas de cobre) :


 


Côté face, une musique en demi-teinte, plus lente, quasi hypnotique par moments – comme sur Fade, le titre le plus jazzy de leur répertoire et sans doute un de leurs plus beaux morceaux :


 


Au Bataclan, pour la première fois, j’avais eu l’impression de les voir privilégier le côté hispanisant au détriment du reste, moins par envie que parce que le public le leur réclamait. Dans la mesure où cette tournée accompagnait l’album Garden ruin où ils renonçaient enfin à ces sonorités qui commençaient à virer à la formule, ça m’avait déçue de leur part. Comme s’ils tentaient quelque chose de courageux sur disque pour faire ensuite marche arrière sur scène. Ce n’est sans doute pas un hasard si les deux morceaux qui m’avaient vraiment prise aux tripes appartenaient à leur veine plus mélancolique : Sonic wind et All systems red.

 

C’est vrai que The black light était un album formidable, qui a tourné en boucle chez moi pendant tout l’été 2008. C’est vrai aussi que cette réussite a été à double tranchant, en imposant un son très particulier dont le groupe peine depuis à se détacher. C’est en tout cas une impression personnelle que tout le monde ne partage pas. Mais je trouve qu’à l’exception du répertoire de The black light, la plupart de leurs tentatives pour intégrer ces sonorités hispanisantes sonnent faux, même si ça donne des chansons efficaces. Sur les albums suivants, je préfère nettement le Calexico rêveur et doux-amer de Fade, Black heart (la merveille des merveilles), Sonic wind, Woven birds ou encore du sublime All systems red au crescendo intense. J’ai l’impression que c’est en creusant cette veine-là que Calexico a désormais le plus à nous offrir.

 

À la Cigale, j’aimerais retrouver l’euphorie de ce concert de septembre 2000 au Trabendo qui reste un des plus jubilatoires que j’aie jamais vécus. Celui où on les avait vus pour la première fois, totalement sidérés, amener sur scène leurs potes les mariachis Luz de Luna. Il fallait oser, mais ça avait marché, et on s’était laissés gagner par la bonne humeur contagieuse de ces mariachis en sombrero. C’était la première fois aussi que j’avais connu la transe irrésistible que fait naître The crystal frontier jouée en fin de concert. C’était physique et jouissif au possible. J’étais entrée dans la salle pas très en forme, j’en étais sortie sur un nuage avec un sourire jusqu’aux oreilles. J’espère vraiment retrouver ça.

 

En attendant, c’est la semaine prochaine qu’a lieu le festival Fargo All Stars à la programmation alléchante (disponible ici). J’assisterai aux deux soirées qui se déroulent à la Cigale. Lundi : Jesse Sykes & The Sweet Hereafter, Joseph Arthur, Olle Nyman. Mardi : Clare & The Reasons, Chris Garneau, My Brightest Diamond. Je suis ravie de revoir Jesse Sykes dont la voix me fascine toujours autant, bien que je la sache assez inégale sur scène. Et aussi de découvrir Joseph Arthur – je l’ai vu en 2000 au Festival des Inrocks mais ça ne compte pas vraiment, vu que je m’étais fait évacuer de la fosse après être tombée dans les pommes pendant le set de Sigur Ros, donc j’avais regardé la suite de loin. Et surtout, je suis toute impatiente de revoir Shara Worden, le petit lutin facétieux de My Brightest Diamond. Une vidéo, juste pour le plaisir :

 

 

J’aime particulièrement le speech de présentation, on avait eu droit au même lors de son fabuleux concert d’avril dernier au Point FMR. Elle y avait mimé de la même façon la théière en forme de boxeur (cette chanson reprend le texte d’un passage de L’enfant et les sortilèges de Ravel, d’où ces paroles bizarres en franglais).

 

Oui, j’espère pouvoir prendre des photos de tout ça, pourquoi cette question ?

 

 

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Expions en musique

Puisqu’il paraît que je dois expier pour mon entrée d’hier, je vous offre quatre minutes de Giand Sand, juste parce que je suis en train d’écouter leur nouvel album qui a l’air très chouette (et qui contient une très belle reprise du Desperate kingdom of love de PJ Harvey que j’avais déjà entendue en live l’an dernier). La chanson ci-dessous est tirée du sublimissime album Chore of enchantment sorti en 2000 et les plus observateurs reconnaîtront Joey Burns (l’homme aux éternelles chemises à carreaux) et John Convertino (le batteur le plus gracieux que j’aie jamais vu sur scène) de Calexico qui font de la figuration. J’ai mis longtemps à accrocher à Giant Sand, mais j’adore décidément la voix de Howe Gelb.

Et pendant que j’y suis, je rappelle que je participerai ce week-end avec plein de petits camarades au salon qui se tiendra à Liévin, tous les détails sont ici.

Maintenant que j’ai fini d’expier, je retourne bosser.

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Coming out musical, vingt ans plus tard

 

Dans une entrée précédente, alors que je galérais pour terminer une traduction de Kelley Armstrong dans les temps, j’avais parlé du phénomène des recherches qui dérivent sur autre chose. On passe sa journée à chercher sur une liste de termes sur Google et on se retrouve en train de consulter des pages qui n’ont strictement rien à voir. En juillet, je m’étais repenchée sur les films de Christine Pascal. Aujourd’hui, alors que je planchais sur la traduction du nouveau Graham Joyce, entre deux recherches sur William Blake et sur la guerre du Golfe, je me suis retrouvée en train de regarder des vidéos d’Abba sur YouTube. Et ça me pose un sérieux problème.

 

C’est qu’il y a toute une histoire derrière. Je n’arrive pas à décider si je voue à ce groupe une haine féroce ou si j’y garde un fond d’attachement malgré tout. Lointain, le fond d’attachement. Il faut dire que ça remonte à plus de vingt ans, bien avant que le groupe redevienne à la mode avec entre autres la sortie au ciné de Muriel et de Priscilla, folle du désert (et ça, c’était déjà il y a plus de dix ans, dans une autre vie). Reprenons les épisodes précédents. Je n’ai jamais été la personne la plus épanouie qui soit (j’en vois qui ricanent, au fond), mais l’année de mes dix ans est certainement celle où j’ai été le plus mal dans ma peau, pour des raisons que je comprends et d’autres qui m’échappent. Mes parents avaient à l’époque une poignée de 33 tours d’Abba qui sont devenus la bande-son de cette période un peu particulière. J’étais déjà monomaniaque en matière de musique : pendant un an ou plus, je n’ai écouté que ça. C’est lié à des souvenirs pas très agréables, notamment l’entrée au collège où j’ai eu beaucoup de mal à m’intégrer, mais aussi à ma découverte de la langue anglaise. Un jour où ma mère vient me chercher après les cours, j’entends cette cassette dans la voiture et je suis toute fière de lui dire que je viens de reconnaître des mots d’anglais. Je crois que c’est là que j’ai compris à quel point j’allais adorer apprendre cette langue : ce n’était pas seulement une matière qu’on apprenait à l’école, ça permettait aussi et surtout de comprendre des chansons (et plus tard les dialogues des films en VO, et encore plus tard de lire des auteurs anglophones dans le texte).

 

Le truc dont je n’avais pas conscience à l’époque, c’était la naïveté, voire la débilité, des paroles en question, que je passais des heures à décrypter avec ma connaissance rudimentaire de l’anglais. Quelques années plus tard, j’allais recevoir un autre grand choc musical en découvrant l’album Jordan : the comeback de Prefab Sprout, groupe dont j’ai été très fan vers 14/15 ans et que j’écoute toujours avec beaucoup de plaisir. J’ai toujours adoré lire les interviews dans lesquelles Paddy MacAloon explique le pourquoi du comment des textes de ses chansons, c’est souvent assez rigolo (« Un jour, je me suis levé en me disant qu’il fallait écrire une chanson sur l’an 2000 pendant qu’il en était encore temps… »). Il présentait sa chanson The ice maiden comme une sorte d’hommage à Abba dont les paroles étaient écrites dans un anglais volontairement boiteux, comme si elles étaient rédigées par des non-anglophones. De fait, je n’ai plus jamais entendu une chanson d’Abba sans y repenser, et je suis morte de rire à chaque fois. Évidemment, à dix ans, je ne pouvais pas me rendre compte que ça sonnait faux.

 

Cela dit, si les paroles me font rire, la musique, c’est une autre affaire. Quand j’écoute ça du haut de mes 31 ans, les arrangements me font grincer des dents, et je ne parle même pas du visuel. Globalement, j’ai envie de trouver tout ça grotesque quoique assez efficace et de tout balayer en bloc, sauf que ça remue des souvenirs. Limite si ça ne me fait pas venir les larmes aux yeux (il y a quelques années, ma soeur a passé un best-of du groupe en voiture et j’ai vraiment failli me mettre à pleurer). Pour la plupart des gens, Abba, c’est un truc disco vaguement kitsch sur lequel danser en faisant des bonds partout. Je trouve d’ailleurs intéressant que les chansons qui sont redevenues des tubes récemment (Dancing Queen et compagnie) soient des morceaux que je ne connaissais absolument pas à l’époque et dont je me contrefous royalement, même si je leur reconnais une certaine efficacité. Mais le souvenir que je garde de mes écoutes à l’époque, c’est plutôt celui d’un groupe dont la musique me touchait et me parlait vraiment, d’autant que j’étais vraiment paumée et assez solitaire. Et, détail intéressant dont j’ai pris conscience tout à l’heure : c’était aussi un groupe dont la musique me racontait des histoires, mes histoires à moi. Je crois que la toute première fois que j’ai commencé à me faire des films en écoutant de la musique, c’était avec Abba. Le début du processus qui allait me conduire à l’écriture des années plus tard : finalement, quand des idées de nouvelles me viennent en musique, c’est exactement la même chose.

 

Ce qui m’a frappée, c’est qu’en réécoutant certains morceaux, je revois très bien quel genre de trip je me faisais à l’époque, je retrouve les images, les émotions, le contexte, la totale. Je peux vous dire par exemple que ça coïncidait avec la diffusion de la série V à la télé, qui faisait pas mal travailler mon imagination (moins la série elle-même que les résumés que je lisais dans le programme télé). Le rapport entre V et Abba ? Strictement aucun pour le commun des mortels, mais les deux restent associés dans mon esprit et ça me fait marrer d’y voir un lien qui n’existe pas vraiment. Comme quand j’associe le I am the walrus des Beatles à la lecture de Lovecraft (si si, je vous jure qu’on y entend les Grands Anciens vers la fin).

 

Jusque ici, chaque fois que j’ai tenté de réécouter une chanson d’Abba pour voir quel effet ça me faisait après tout ce temps, j’ai grincé des dents en entendant les arrangements ringards et les paroles débiles et j’ai laissé tomber avant la fin. Globalement, tout ça a quand même atrocement mal vieilli. Mais je suis tombée tout à l’heure sur plusieurs morceaux que je me suis surprise à trouver pas si mal. J’irais jusqu’à dire qu’il y en a un ou deux qui m’ont touchée. Dans les chansons plus calmes et plus dépouillées où les voix féminines sont mises en avant, on se rend compte par moments qu’il se passe quand même un truc assez joli. Sans que j’arrive à décider s’il y a réellement un talent mélodique derrière le côté kitsch ou si c’est juste un gros coup de nostalgie qui me tombe dessus, parce que d’un seul coup j’ai à nouveau dix ans et l’impression de redécouvrir un langage que je n’ai pas parlé depuis vingt ans mais dont je retrouve spontanément le vocabulaire. Je ne peux pas être objective sur ce groupe, de toute façon. Mais avant aujourd’hui, je n’avais jamais constaté à quel point j’ai cette envie de tout détester en bloc, et en même temps la tentation d’y revenir « juste pour voir ».

 

Tout ça pour dire que l’effet de mode de la période Muriel/Priscilla folle du désert, en plus de me laisser perplexe, m’avait passablement agacée : c’est bizarre de songer que j’ai voué un culte à ce groupe pendant un an de ma vie, en plein milieu d’une période où personne ne paraissait s’y intéresser, au point que des gens de mon entourage trouvaient mon engouement franchement bizarre. C’est une des raisons pour lesquelles je parlais rarement musique au collège (s’il y a une période où on est jugé en fonction de nos goûts musicaux, c’est bien celle-là). Même si, après vérification, le groupe était séparé depuis à peine quatre ou cinq ans lorsque je m’y suis intéressée. Mais finalement, écouter un groupe totalement passé de mode et anticiper avec huit ans d’avance la période où tout le monde va s’y remettre en vous infligeant du Dancing Queen à longueur de soirées et autres mariages… est-ce qu’on ne pourrait pas appeler ça une forme d’avant-gardisme ? J’étais balèze, à dix ans, mine de rien.

 

 

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Histoire de légendes vivantes, de polkas familiales et de Jésus en chocolat

  

C’est une chance pour vous que ce blog ne soit pas sonorisé, sinon vous m’entendriez peut-être chanter en boucle Innocent when you dream, ce qui serait problématique dans la mesure où 1) je chante comme une casserole et 2) je connais très mal les paroles. La chanson m’a tourné dans la tête pendant une bonne heure au retour du Grand Rex. Faut dire que j’ai chialé toutes les larmes de mon corps (j’exagère à peine) en entendant Tom Waits l’interpréter juste après Tom Traubert’s blues. L’intensité de la réaction me sidère d’autant plus que ce sont deux chansons que j’ai finalement assez peu écoutées – Tom Traubert’s blues parce que je la trouve particulièrement déprimante, et Innocent when you dream parce que je connais encore mal l’album Frank’s wild years.

 

S’il y a en revanche un album que je connais sur le bout des doigts, c’est bien Rain dogs (que j’écoute en ce moment même – là par contre, c’est dommage pour vous que ce blog n’ait pas le son, parce que c’est une tuerie absolue). Alors quand le bonhomme a balancé d’emblée, dès le deuxième morceau, la chanson titre entrecoupée d’extraits de l’instrumental Russian dance… C’est là que j’ai eu les larmes aux yeux pour la première fois de la soirée. Et on a eu droit plus tard à Cemetery polka. Mais si, rendez-vous compte, Cemetery polka, le morceau le plus déjanté de Rain dogs, portrait d’une famille dont tous les membres sont plus déglingués les uns que les autres – entre les oncles radins, la vieille tante cinglée qui écoute de l’opéra à longueur de journée, l’oncle dont la maîtresse portoricaine a une jambe de bois, le vieux à qui il faut faire avouer où il a planqué le fric avant qu’il perde la tête pour de bon… Je ne saurais vous dire quel effet ça me fait d’avoir entendu ce truc-là en concert au moins une fois dans ma vie.

 

Et on a eu droit à Chocolate Jesus. Et Hoist that rag. Et All the world is green. Et Get behind the mule. Et Come on up to the house en clôture. Ça fait quelque chose de se prendre en pleine gueule des morceaux qui sont des classiques pour la plupart, de comprendre réellement pour la première fois leur statut de classiques, même quand ce sont des chansons qu’on a peu écoutées soi-même, comme Innocent when you dream pour moi – ça m’a fait quelque chose d’entendre le public reprendre le refrain quand Tom Waits lui a demandé de le chanter à sa place.

 

C’est la deuxième fois de ma vie que je vois en concert une légende vivante. La première fois, c’était Patti Smith. Dans des conditions très différentes puisque c’était cette fois-là dans une salle minuscule (le Nouveau Casino), depuis le premier rang, et je me rappelle avoir passé les dix premières minutes de ce concert-là complètement tétanisée parce que j’étais à un mètre de Patti Smith, tout contre la scène, et qu’elle venait de démarrer le concert par Break it up – qui, en plus d’être une de mes chansons préférées d’elle, est aussi une chanson un peu plus vieille que moi… Accessoirement, je n’ai été tétanisée que trois fois comme ça dans toute ma vie, les deux autres fois étant celle où j’ai rencontré PJ Harvey après un concert en 2004 et celle où je suis allée à une signature de Marianne Faithfull tout récemment. Fin de parenthèse.

 

C’était forcément très différent cette fois-ci, depuis le balcon du Grand Rex. Je suis toujours frustrée quand je suis placée trop loin de la scène pour voir clairement les expressions des artistes. Même si je reconnais que la vue était bien meilleure que je ne m’y attendais. Je regrette presque de ne pas avoir dépensé les 40 euros de plus qui m’auraient permis d’avoir une place d’orchestre (mais 100 euros, c’est déjà le prix le plus élevé que j’aie jamais mis dans une place de concert). Je suis moins rentrée dans l’ambiance que si j’avais été placée devant, mais c’était quelque chose. Rien que de pouvoir me dire que j’ai vu ce bonhomme-là en concert au moins une fois… Il est aussi cabotin que je m’y attendais, parfait dans son rôle de maître de cérémonie d’un petit cirque déglingué, il en fait des tonnes, raconte des histoires toutes plus absurdes les une que les autres – j’ai adoré celle où il énumérait toutes sortes de choses illégales à Paris, comme laver une voiture avec ses sous-vêtements ou donner des cigarettes aux singes. Il jette des paillettes dans les airs, soulève des nuages de poussière quand il marche. Il gesticule, il braille, chante dans un haut-parleur pour Chocolate Jesus. Et musicalement, bien sûr, c’est à tomber par terre du début à la fin. C’est là qu’on comprend réellement à quel point ce type-là est unique, à quel point son personnage, sa musique et sa voix hallucinante ont marqué l’histoire du rock, à quel point il y a dû y avoir un avant et un après Tom Waits.

 

Je terminerai de trier mes photos demain pour les mettre en ligne sur le Cargo (edit : elles sont maintenant en ligne ici). En tout cas, moi qui me traînais en partant de chez moi tout à l’heure (je commence vraiment, mais alors vraiment à saturer côté boulot), je suis sortie de là toute guillerette avec un grand sourire aux lèvres et Innocent when you dream qui me tournait dans la tête. Je suis contente de savoir que je pourrai dire désormais : au moins une fois dans ma vie, j’ai vu Tom Waits sur scène. J’espère que ce ne sera pas la dernière.


Je vous laisse avec une vidéo de Chocolate Jesus, juste pour le plaisir. 

 

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