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Figuration et autres nouvelles musicales

Il y a quelques semaines, j’ai eu le plaisir de faire ma première expérience de figuration sur le tournage d’un clip réalisé pour une chanson d’Emilie Marsh, « J’embrasse le premier soir », premier extrait d’un album à paraître fin mars. Une expérience très intéressante pour qui se passionne pour l’envers du décor de toute démarche créative : découvrir les images une fois montées est encore plus touchant quand on a assisté au processus et qu’on connaît la matière d’origine. Ceux qui s’intéressent à toute cette scène francophone et fréquentent les mêmes concerts que moi devraient reconnaître quelques visages parmi le public du concert.

L’occasion aussi d’un coup de projecteur sur le label FRACA, chez qui sortira cet album. Un label 100% féminin créé par trois musiciennes, Emilie Marsh elle-même, Katel et Robi, qui sont à la fois des personnes que j’apprécie énormément et des artistes que j’admire, et dont j’ai eu envie de saluer ici la démarche. Ceux qui souhaiteraient en savoir plus peuvent lire l’interview qu’elles m’avaient accordée en septembre dernier pour le webzine Le Cargo. Un projet animé par l’envie d’essayer de faire bouger les choses et de tenter des expériences dans une industrie musicale qui ne mène pas toujours la vie facile aux artistes.

Robi qui a réalisé le clip ci-dessus, et dont les deux premiers albums m’ont beaucoup accompagnée, particulièrement La Cavale vers lequel je reviens régulièrement (vous pouvez lire ici et les chroniques que je leur ai consacrées à leur sortie) s’apprête à sortir le troisième, Traverse, que j’attends impatiemment. Un crowdfunding vient d’être lancé pour en financer la sortie, le lien est ici. L’album devrait reprendre notamment ce morceau que j’aime beaucoup, entendu plusieurs fois en concert.

Pour conclure cette revue de presse musicale, je signale aussi cette interview que j’ai réalisée tout récemment avec Maud Lübeck, autre artiste dont je suis le travail de près depuis la sortie de La Fabrique en 2012 et qui vient de sortir le très beau Divine, chronique d’une rencontre amoureuse et de tout ce qu’elle peut chambouler dans son sillage. En voici un extrait filmé en session acoustique pour Le Cargo :

 

 

 

 

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Éloge du célibat

 

Je suis sorcière, que voulez-vous,
Brandie comme un épouvantail
Pour mieux vous effrayer.
Car la seule existence qui vaille,
C’est vieillir auprès d’un époux,
On nous l’a martelé.

J’ai la vie douce, détrompez-vous,
Si loin de ces caricatures
Qu’on voudrait vous brosser :
Mégère à la triste figure
Se languissant d’un amour fou
Ou princesse esseulée.

J’aime le silence, figurez-vous.
La volupté des solitaires,
Leur intime liberté :
Choisir quand rire ou quand se taire,
Laisser les heures glisser sur nous,
Écrire ou paresser.

Je suis sereine, le croirez-vous.
Personne ne souffle à mon oreille
Ses quatre volontés.
J’y trouve un luxe sans pareil :
N’être qu’à soi, suivre ses goûts
Et vivre sans regrets.

 

Puisque les mots reviennent en rimes, suivons le fil où il nous mène. Authentique photo de célibataire-à-chat et de son familier dans leur environnement naturel.

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J’ai choisi la guerrière

 

J’ai choisi la guerrière,
La savante à l’égide,
Stratège et conseillère.
Celle qui, nous dit Ovide,
Pour une défaite amère
Vous change en arachnide
Au feu de sa colère.

J’ai choisi la guerrière,
Fille d’une océanide
Et d’un dieu des éclairs,
Surgie déjà lucide
Du crâne de son père,
Je l’adopte pour guide
En un vœu téméraire.

J’ai choisi la guerrière,
Je l’ai voulue solide,
Ni figure nourricière
Ni jouvencelle timide,
Ni esclave de la chair
Aux appétits languides,
Ni passive à se taire.

J’ai choisi la guerrière,
L’érudite intrépide
Au savoir millénaire,
Pour la morgue splendide,
Pour la lance et le fer,
La volonté rigide,
La foudre et le tonnerre.

 

Parfois, les mots font n’importe quoi : on les espère en fiction, ils viennent sous forme de rimes.
Tatouage par Lanj (La Vanité, Paris).

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Des rencontres en images

Deux mois et dix jours depuis la sortie de Nous qui n’existons pas. Deux mois passés en un clin d’œil, qui m’ont fait l’effet d’un mini-tourbillon tant l’expérience est nouvelle et imprévisible – je soupçonnais que cette sortie serait différente de celle de mes livres de fiction, mais je n’imaginais pas à quel point. M’est revenu récemment en mémoire le roman de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, dans lequel son double plus ou moins fictif cherche comment revenir à l’écriture de fiction après avoir puisé dans l’histoire de sa propre famille pour écrire Rien ne s’oppose à la nuit. Je commence à comprendre plus intuitivement ce trouble-là ; il y a, d’une certaine façon, un avant et un après, quoique je manque encore de recul pour en parler. Dès lors qu’on écrit sans filtre sur sa propre histoire, les frontières qui nous séparent à la fois du livre et des lecteurs se déplacent légèrement. C’est une redécouverte de chaque instant. C’est mon sixième livre, mais c’est une première fois.

Beaucoup de moments forts pendant ces deux mois. La frénésie des Utopiales où s’enchaînaient tables rondes, interviews et dédicaces et où j’ai été agréablement surprise par l’intérêt que manifestaient les visiteurs pour un livre qui n’avait, a priori, pas grand-chose à voir avec la SF – particulièrement après la table ronde « Le nouvel art d’aimer » où il fut notamment question d’asexualité. L’ambiance plus intimiste des rencontres à la Maison des Associations de Rennes et à la Station LGBTI Alsace de Strasbourg, qui ont pris la forme de véritables échanges où le public se livrait autant qu’il écoutait. L’accueil chaleureux de la librairie Millepages de Vincennes pour la soirée de lancement, et de la bibliothèque Rainer Maria Rilke pour une rencontre autour du livre. Les formes très diverses qu’ont prises les rencontres et les interviews, axées tantôt sur les questionnements d’identités LGBT+ et/ou l’asexualité, tantôt sur le rapport à l’écriture et au fantastique, ou sur la question de la norme, de la différence et de l’acceptation de soi. Une tribune écrite pour le Huffington Post qui a suscité beaucoup de réactions, et puis de nombreux retours depuis deux mois, qui me touchent chaque fois en plein cœur. Des lecteurs que le sujet a intéressés ou touchés, qui se sont reconnus dans ce rapport à la différence, ou qui m’ont confié être comme moi – beaucoup, s’étaient, eux aussi, crus seuls jusqu’alors.

Les rencontres sont terminées pour 2018, j’espère pouvoir vous en annoncer d’autres rapidement. En attendant, voici quelques photos de cette première vague. Un grand merci à ceux qui sont venus y assister, à ceux qui m’ont écrit pour me parler du livre. Et pour ces invitations, merci infiniment à Morgane Steinmetz et l’équipe de Millepages, Antoine Nobilet, Jeanne-A Debats et l’équipe des Utopiales, Morgane et Julien de la Dimension Fantastique, Aurore Yrondy, Dominique Duval et l’équipe de la bibliothèque Rilke, Célia Deiana, Jean-Luc Rivera, Nathalie Ruas, ainsi qu’à l’équipe de la médiathèque François-Rabelais de Genevilliers. Et à très bientôt pour la suite.


Rencontre au café L’Astrolabe, 06/12/18 (photo Bertrand Campeis)
Dédicace aux Utopiales 2018 (photo ActuSF)
Utopiales 2018, table ronde “Fantômes et corps astral” (photo ActuSF)
Utopiales 2018, table ronde “Autrice et traductrice” avec Sara Doke et luvan (photo Éditions La Volte)
Utopiales 2018, dédicace avec Sabrina Calvo (photo Michael Meniane – Utopiales 2018)
Avec Léo Henry, après la rencontre à la Station LGBTI Alsace à Strasbourg, 09/11/18 (photo Célia Deiana)
Rencontre au café L’Astrolabe animée par Nathalie Ruas, 06/12/18 (photo Bertrand Campeis)
Rencontres de l’Imaginaire de Sèvres, 24/11/18 (photo Wonder Jol)
Avec Aurore Yrondy et Xavier Vernet à la bibliothèque Rilke, 17/11/18 (photo Christelle Pécout)
Utopiales 2018 : festivalière se prenant pour le Docteur au moment de partir enchaîner tables rondes et dédicaces.
Utopiales 2018, table ronde “Le nouvel art d’aimer” avec Catherine Dufour, Lloyd Chéry, Rachel Bocher (photo ActuSF)
“Asexualité et autres non-étiquettes” à Rennes (photo Antoine Nobilet)

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“Dialectique de la pop” (Agnès Gayraud)

(Cet article est initialement paru sur Le Cargo. Pour ceux que le sujet intéresserait, l’ensemble de mes chroniques pour le webzine est accessible ici.)

De cet ouvrage théorique d’Agnès Gayraud (évoquée jusqu’ici dans nos pages pour son travail sous le nom de La Féline), nous ferons ici une chronique plus superficielle et sans doute un peu moins rigoureuse qu’il ne le mériterait. Ce qui, en creux, reflètera surtout notre expérience personnelle de lecture – ou de première lecture, devrait-on dire, car il semble aller de soi, au moment de refermer ce livre, que nous sommes loin d’en avoir terminé avec lui. Ce n’est pas le genre d’ouvrage dont on se débarrasse sitôt achevé, mais l’un de ceux que l’on garde en bonne place sur son étagère pour revenir y piocher plus tard.

Réflexion et candeur

Au commencement, Dialectique de la pop intimide. Une chronique radio exprimait récemment (tout en saluant l’ouvrage comme « une somme » incontestable) la possibilité de passer à côté de certains aspects si l’on ne possède pas les clés nécessaires, sur un plan musical (ce qui ne fut pas notre cas) ou sur le plan du raisonnement théorique – qui nous a effectivement donné un peu plus de mal, principalement par manque de familiarité avec ce type d’ouvrage. Cela étant, il existe autant de façons d’aborder ce livre qu’il y a de lecteurs. Plutôt que de suivre rigoureusement le cheminement théorique qui le structure, nous avons préféré nous laisser porter par la lecture, picorer tel passage, telle idée, telle anecdote au gré des envies, quitte à revenir creuser le sujet plus tard.

On ne prétendra pas avoir appréhendé chaque ligne de chaque page d’un ouvrage aussi dense et volumineux, mais cette densité même force le respect – on n’ose imaginer la quantité de travail qu’il a dû nécessiter. C’est aussi qu’on sent ce livre nourri de l’expérience et du savoir amassés au fil des ans par quelqu’un que le sujet passionne depuis toujours. Tour à tour philosophe, musicienne et chroniqueuse musicale pour Libération, Agnès Gayraud s’applique depuis longtemps à démonter une idée reçue qui voudrait opposer l’étude théorique d’une forme d’art ou de divertissement et le plaisir plus viscéral qu’elle nous procure. On peut tout à fait, disait-elle déjà à travers les albums de La Féline, réfléchir sur la pop tout en la pratiquant avec une candeur et une passion intactes. Idée qui traverse ce livre comme un fil conducteur : on se trouve ici face à un ouvrage érudit où un amour profond et contagieux pour la musique suinte à chaque ligne.

Un art de paradoxes

Dialectique de la pop se présente comme une réponse aux théories de Theodor W. Adorno, philosophe et musicologue allemand du XXème siècle auquel Agnès Gayraud consacra sa thèse et qu’elle évoque ici sous l’amusant surnom de « hater hyperbolique », convaincu qu’il était de la médiocrité intrinsèque du format pop. À l’austérité de la vision d’Adorno, elle en oppose une autre faite de rigueur mais aussi de bienveillance et de générosité. Une vision dépourvue de tout élitisme, qui brasse un spectre musical très large : du flamenco à la musique cajun, de Rihanna à La Nòvia, de Joni Mitchell à Method Man, de Van Halen à Kurt Weill. Les artistes ne sont pas cités ici en fonction de leur importance objective dans l’histoire de la musique, mais de ce qu’ils illustrent de la réflexion en cours. L’ouvrage brosse un portrait de la pop en l’abordant à travers des questions esthétiques, historiques ou plus techniques : ici la façon dont l’enregistrement (et non pas l’écriture elle-même) fixe une œuvre pop comme version canonique ; là le difficile équilibre entre quête de sincérité et soif de succès ; ailleurs le paradoxe illustré par la chanteuse de country Loretta Lynn dont les chansons se nourrissent de son histoire de fille de mineur alors même que le succès l’en éloigne (ou le « paradoxe du hillbilly » auquel se heurtent certaines œuvres folk et qui donne son titre à l’une des parties les plus intéressantes du livre). Les questions de l’authenticité, de la part de naïveté ou de cynisme, du rapport au progrès et à l’histoire même du format, sont quelques-unes des nombreuses facettes évoquées ici.

L’expérience de lecture de chacun dépendra évidemment de son propre lien avec les musiques évoquées ; ainsi votre matelote aura-t-elle particulièrement apprécié les références à ABBA qui reflètent son propre rapport ambivalent à leurs chansons. Chez un groupe longtemps considéré comme ringard puis remis plus tard au goût du jour, comment dissocier la part de nostalgie embarrassante liée à nos souvenirs d’enfance, et la part d’appréciation plus objective de leurs morceaux ? Quelques-uns, nous dit Agnès Gayraud, survivent au regard critique de l’adulte en conciliant les deux (et de citer « The Winner Takes It All » sur laquelle nous la rejoignons).

Désir de transmission

Mais trêve de digression. Ce que nous retiendrons de cet ouvrage peut-être encore plus que le reste, c’est cet enthousiasme qui nourrit constamment la réflexion. Une approche aussi éloignée de celle d’Adorno qu’on puisse imaginer : ici, jamais de haine ni de mépris, mais un amour profond pour la musique et un désir sincère de transmission. On quitte ce livre avec l’envie furieuse d’aller découvrir quantité de morceaux que nous ne connaissions pas (de Beyoncé à Teenage Fanclub), puis de relire les passages qui leur sont consacrés. C’est un livre vers lequel on reviendra, sans aucun doute. Pour y piocher des anecdotes, pour mieux y cerner la réflexion globale qui nous a un peu échappé en première lecture. Et pour se laisser gagner par ce plaisir, cet appétit de musique, qui imprègnent chaque phrase et ravivent un peu le nôtre.

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